Manuscrit sans titre - mais plein de bonne volonté

Les textes en cours d'écriture

Manuscrit sans titre - mais plein de bonne volonté

Messagepar leojones » Dim Déc 06, 2009 8:21 pm

Alors voilà, puisqu'il faut en passer par là, j'aimerais avoir vos avis éclairés sur le début d'un roman que je viens de finir. Comme je n'ai pas non plus énormément d'ambition, n'hésitez pas à me massacrer :P Plus sérieusement, je voudrais simplement un regard honnête et objectif sur ce que j'ai écrit. Mille merci pour votre attention et ce super forum!


CHAPITRE 1

Cette serrure-là était d’un nouveau genre, avec des goupilles disposées dans un ordre aléatoire qui les rendait difficiles à détecter. Daniel bataillait avec elle depuis une demi-heure, et cet après-midi ne semblait pas finir, écrasant de tout son poids estival sa tête nue et ses épaules, que dévoilait un marcel crasseux. Comme ses crochets commençaient d’attaquer sérieusement la peau de ses index, il s’autorisa cinq minutes de pause, et s’accroupit contre le mur de la villa. Les propriétaires ne devaient pas rentrer avant vingt heures trente environ, il lui restait largement le temps d’ouvrir la porte et de tout retourner.
Il n’avait pas vraiment fait attention au jardin, au cours de ses longues séances d’observation préliminaires, à sa composition singulière mais heureuse : un magma émeraude, dégoulinant de lierres et de glycines, entourant un petit banc de pierre calcaire, d’une rusticité préhistorique. Mi-gazon mi-herbe folle, le sol mais également l’ensemble de la propriété louvoyaient entre les exigences de l’homme et sa dignité sauvage ; les plantes s’épanouissaient dans leur fouillis camaïeu avec une telle liberté, dans ce désordre serein et harmonieux, qu’il était impossible pour le visiteur de séparer l’intention du naturel.
Pourquoi avait-il choisi cette maison en particulier ? Dans le quartier Lardenne, ce n’étaient pas les belles maisons vides qui manquaient, mais celle-ci dégageait l’aura mystérieuse des vieux manoirs de contes de fées ou de films d’horreur, avec ses tuiles linguales et ses pierres grisâtres. Sûrement, il ne trouverait rien de plus ici qu’ailleurs, mais au fil des ans les profits ne suffisaient plus à son intérêt : se développant avec l’expérience, ses fantaisies le poussaient parfois non pas à s’attaquer aux habitations luxueuses, ou plus faciles d’accès, mais à prendre en considération des détails purement esthétiques, ou se laisser guider par une intuition, une émotion. Les arabesques d’une poignée de porte, la couleur d’un vernis, la disposition de nains de jardin, une impression de déjà-vu, suffisaient parfois à le décider. Jusqu’à présent cette sophistication arrogante ne lui avait pas fait défaut, et même s’il y perdait en terme de rendement, à suivre le hasard ses expédition revêtaient un caractère romanesque qui occultait un éventuel sentiment de culpabilité.
Après plusieurs autres tentatives, il réussit enfin à ouvrir la serrure. L’intérieur le déçut amèrement : les airs fantomatiques de la maison s’évanouissaient au seuil, et laissaient place à un papier peint démodé, des meubles massifs mais quelconques, du faux marbre au sol et une odeur de propre des plus déprimantes.
Daniel regarda sa montre : il était à présent dix-sept heures. Il laissait son imagination vagabonder au dehors, mais une fois les mains pleines c’est par une nécessité évidente que le bon sens et l’instinct de survie s’imposaient.
Il s’attela d’abord à vider les tiroirs du living, et ceux d’une grande commode, dans le salon ; de la paperasse, de la paperasse, des babioles en porcelaine et de la vaisselle Conforama. Rien d’intéressant. Pendant qu’il agrippait tout ce qui était amovible, il se demandait s’il devait embarquer la télévision, et ainsi rentabiliser la journée, mais prendre un risque conséquent à l’extérieur en la portant comme ça, à bout de bras dans la rue, pile à l’heure où le quartier reprenait vie après le bureau. Il se décida à plus de prudence et reprit espoir en montant à l’étage supérieur.
Deux chambres et une salle de bain, du même goût vieillot. Il trouva la boite à bijoux dans l’une des petites tables de nuit, et quand il en déversa le contenu sur le dessus de lit en satin fleuri, il se souvint de Martine, ce jour où ils avaient trouvé tant d’argent sous un matelas. Bientôt ses doigts fous de joie sentirent une grande enveloppe kraft, contenant une dizaine de billets de cent euros. C’était enfantin : maison de vieux, pognon sous le matelas, mais quand même il n’en revenait pas, tout le monde connaissait le truc, c’était la pire des cachettes possibles. A cette pensée, il se souvint du paillasson, et s’en mordit la lèvre inférieure de rage : si les économies étaient sous le matelas, il y avait de grandes chances pour que la clé de la porte d’entrée soit sous le paillasson, et lui qui avait passé une demi-heure à rôtir sous le cagnard, quel imbécile ! Il fallait toujours regarder sous le paillasson, Martine avait eu plus d’une fois raison à ce sujet.
Au vu de ce butin, il ne prit pas la peine de fouiller les autres pièces, redescendit au rez-de-chaussée, et sortit par la porte de derrière. Elle menait à un autre jardin du même acabit que celui qui l’avait accueilli, avec en son centre un petit étang verdâtre, étouffé au fond par les plantes obèses que l’on devinait de la surface, entre les frétillements à peine perceptibles des têtards. Après avoir escaladé un petit portillon rouillé, il s’engagea dans la rue et enfin, comme à chaque fois, se laissa submerger pour de bon par le réconfort de la sécurité, la sérénité de l’anonymat, le flagrant délit était derrière lui, il pouvait souffler.
Dans le bus qui le ramenait à son appartement, il compta les billets et tenta une première estimation des bijoux : il venait de récupérer mille deux cents euros en liquide, en revanche les bijoux étaient en toc, peut-être les deux alliances avaient de la valeur, mais ça n’avait pas d’importance, il était riche !
Il avait déjà tout oublié du cambriolage, ceux d’avant aussi. Ça allait si vite, et puis c’était parfois si effrayant, qu’à l’instar de sa conscience au moment des faits, sa mémoire se brouillait et ne lui laissait plus en souvenir qu’une toile abstraite d’impressions éclatées.

Toulouse perdait progressivement son rose et dans les ruelles du centre historique les brasseries commençaient à dresser leurs tables sur les terrasses ; partout l’on entendait le cliquetis familier des couverts, les effluves de la nourriture occitane sur les cuisinières, le murmure empressé des badauds affamés. Daniel fit quelques courses pour le dîner du soir, du chocolat et de la soupe. La caissière fit un peu la gueule en voyant le billet de cent euros, elle n’avait pas de monnaie, mais encaissa quand même en grommelant ; c’était la crise et tout ça, on ne pouvait plus se permettre de refuser des clients.
Une meute de chats – s’il en est – avait bien avant son emménagement colonisé la cour intérieure de son immeuble. Dès qu’il ouvrait la porte il les entendait se faufiler derrière les bennes à ordures ou les fenêtres ouvertes. Quand soudain il tombait nez à nez avec un irréductible ou un imprudent et leur face à face éclair le ramenait parfois à sa condition de clandestin, de marginal toujours aux aguets, dans le noir total.
Il grimpa au sixième étage. Comme il avait oublié d’ouvrir les fenêtres avant de partir, son petit studio sous les toits était intenable de chaleur. Il aéra et s’affala sur le lit en soupirant. Il n’avait pas faim finalement, après tout on a vraiment faim que lorsque l’on ne peut pas manger, et lui était riche à présent, pour un mois ou deux en tout cas. Il resta allongé sur le dos un moment, sans réfléchir à quoi que ce soit, dans l’obscurité ; ce studio, il l’avait choisi surtout pour ça, les poutres apparentes oui, mais surtout ce manque crucial de lumière, qui faisait fuir les locataires mais qui l’attirait, lui. Cette pénombre permanente, avec le plafond bas et l’exiguïté générale de l’appartement, formaient un cocon douillet et protecteur qui convenait parfaitement à son tempérament introverti et solitaire. La lumière c’était la réalité, les factures, les obligations, les autres aussi ; la nuit représentait le sommeil, le rêve, le fantasme, et le fantasme c’était ce qu’il restait de Lucie, à défaut d’une adresse ou d’un numéro de téléphone.
Il avait tout essayé mais c’était bel et bien terminé, c’est ce qu’elle avait en vain essayé de lui faire comprendre. Il lui avait envoyé des lettres quand elle avait changé de numéro de téléphone, et puis quand la poste commença à les lui renvoyer il l’avait cherchée sur Internet, l’avait trouvée, l’avait contactée, en vain. Une gifle, une seule gifle, et il avait tout foutu par terre.
Son souvenir lui revenait toujours de la même manière, à son insu: par association d’idées il se mettait à penser à elle, à son visage, et puis à des détails, des gestes, qui restaient imprimés dans sa mémoire : son grain de beauté au beau milieu de sa cuisse, incongru dans son désert diaphane ; ses gencives écarlates, offrant en sourire une farandole rigide et lavabo ; ses longs cheveux champagne, qu’elles trouvaient « filasses », et qu’elle dégageait parfois en une queue de cheval, découvrant sa nuque timide ; ses yeux bleus ou verts changeant selon la lumière, selon ses pensées, et son nez Cléopâtre, pointu et impérial, un nez extraordinaire, géométrique et autoritaire.
Et puis la colère le submergeait, ensablait dans ses pièges mouvants la honte et la tristesse et le manque. Cette salope s’était moquée de lui, il lui avait tout donné, elle avait tout pris et rien rendu, et ensuite elle était partie. Il s’imaginait la croiser au détour d’une ruelle sombre, l’agripper à la manche de son trench, elle se débattre et lui l’insulter, lui balancer à la figure ses quatre vérités, la secouer comme un prunier et la jeter à terre et puis la battre, la battre jusqu’au sang. Ensuite la scène s’évaporait, et il reprenait conscience de son état, il était seul, dans le noir, sur son lit, il était seul. Il alluma une cigarette.
Un sourire satisfait se dessina sur son visage, il avait l’habitude de ces petits jeux solitaires, ils le défoulaient.

C’est du bon pied qu’il s’éveilla le lendemain ; il prévoyait de passer sa journée à flâner dans les ruelles et à se reposer au cloître des Augustins. Mais ce n’était pas l’idée de la voisine du dessous qui l’appela dans le couloir dès qu’il eut refermé sa porte.
L’âme de l’immeuble : un transsexuel alcoolique et volubile, qui comme commère avait au moins l’élégance de dévoiler ses secrets sordides autant que ceux qu’on lui avait confié. En outre son changement de sexe était l’un de ses sujets de conversation favoris, embarrassant au départ, puis progressivement banal et même instructif : les traitements aux hormones et les opérations chirurgicales n’avaient plus de secret pour Daniel.
- Hé, viens voir par là, j’ai besoin d’aide.
Son appartement était pratiquement vide de meubles, et pourtant il y régnait un incommensurable désordre, impression exacerbée par une odeur de moisi et de parfum trop sucré. Un matelas à terre, recouvert de vêtements aux couleurs vives, tout comme le sol, dont on ne distinguait même pas la couleur; deux gros cartons improvisés en table basse, pliant sous le poids des revues féminines et des tasses de cafés et des bouteilles vides; un frigo taché par de la confiture de fraise ; un évier débordant de vaisselle.
Entre la table et le frigo trônait la carcasse d’un bureau, cerné par une multitude de vis et de boulons, que Sonia regardait d’un air agacé en allumant sa cigarette.
- S’il te plait, monte-le. Connards de suédois, le manuel est écrit dans leur langue de merde, j’y comprends rien, il manque des vis, je vais prendre une douche.
Et s’exécuta, laissant Daniel en tête à tête avec le meuble réfractaire, ridiculement dégingandé sur un tapis de draps sales.
- Je peux prendre une clope ? demanda-t-il en se grattant la tête.
Il l’entendit grogner dans la salle de bain, puis l’eau se mit à couler. Pendant qu’il étudiait la notice, une cigarette d’une main et le tournevis de l’autre, elle reprit :
- Rappelle-moi ce que tu fais comme boulot ?
- Oh, rien de précis, je change tout le temps, je suis en intérim en fait.
Il vissa les pieds, puis s’occupa des tiroirs. Au bout d’un moment il s’habitua à l’odeur et au désordre, ils devenaient à force tous deux presque supportables. Le bruit de l’eau cessa :
- Tu vois, ça c’est parce que je suis une femme. Pas fichue de monter un meuble.
- Mouais.
- C’est con que tu sois si coincé, tu me serais bien utile ici. J’ai besoin d’un homme.
- Hum.
Il se servait un verre de whisky quand elle sortit de la salle de bain, laissant échapper derrière elle le sillage écoeurant de son eau de toilette.
- Te gêne pas surtout, fais comme chez toi, lança-t-elle ironique en le regardant boire.
- Pour services rendus, répliqua-t-il en désignant du regard le bureau fièrement élevé sur ses pieds.
- Reviens me voir quand tu veux, roucoula-t-elle comme il sortait de chez elle.
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Messagepar becdanlo » Lun Déc 07, 2009 10:01 pm

Ça se laisse bien lire, ça tourne rond. Pour un premier chapitre commencer par un cambriolage, c'est fort et le récit est bien mené. On commence déjà à avoir une idée du personnage principal et de son environnement... et le personnage secondaire du transsexuel est bien typé.

Je ferai juste une simplification de la première phrase, car le terme de "goupille" est assez technique et risque de ne pas parler à tout le monde? Ça serait dommage "d'incommoder" le lecteur dès la première phrase.

Pour le reste, j'ai cru voir des améliorations possibles... mais je n'ai rien noté de précis. Bien que le sous-titre de l'Huître perlière soit "Lecture de manuscrits, entraide..." nous ne sommes plus vraiment taillés aujourd'hui pour faire un travail sur les textes. Je t'encourage à aller faire un tour sur TNN et CIe et de faire un essai avec ce chapitre. Il faut s'y inscrire et demander l'accès à l'atelier:

http://tnncie.aceboard.fr/244406-2756-1037-0-quoi.htm

En échange de la correction, tu dois corriger toi-même un autre auteur... c'est bien sûr gratuit.

J'y suis avec un roman que je réécris... j'ai le même pseudo là-bas :wink:
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Messagepar nicamic » Mar Déc 08, 2009 12:16 am

Moi aussi, j'ai bien accroché à ce premier chapitre, plutôt assez agréable à lire. Je pense qu'il faudrait toutefois en faire une relecture attentive pour corriger quelques négligences ou coquilles (pas beaucoup !) qui ont arrêté brièvement ma progression dans le texte mais que je n'ai pas notées... par paresse :wink:
Bon courage et bonne chance !
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Messagepar azul47 » Mar Déc 08, 2009 12:52 am

J'ai bien accroché aussi à ce chapitre. J'ai souri quand Daniel découvre le butin sous le matelas et en arrive à la conclusion que la clé devait être sous le paillasson :D

N'hésite pas à t'inscrire sur TNN, tu y trouveras un tas d'auteurs prêts à te lire, te conseiller et te corriger :wink:
Il est difficile d'attraper un chat noir dans une pièce sombre, surtout lorsqu'il n'y est pas.
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Messagepar Ishtar » Mar Déc 08, 2009 8:20 am

Ce premier chapitre donne envie de lire la suite...
J'aime la transition entre le souvenir de Lucie et l'apparition de Sonia... je n'ose imaginer la suite de l'histoire (éclats de rires)
Les descriptions des pièces, des paysages, des personnages, etc,... sont bien faites. On imagine parfaitement les images...
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Messagepar leojones » Mar Déc 08, 2009 11:14 am

Merci pour vos compliments! A vrai dire, j'avais surtout peur de ne pas être compréhensible, à force de batailler avec les mots, on finit par en faire de la bouillie illisible lol. TNN est une bonne idée, je cours m'inscrire, tout en continuant d'explorer ce forum-ci (et entamer ma relecture pfff)...
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