Uwe Johnson

Mélancolie ou révolte par le blues, hard rock ou tango

Messagepar becdanlo » Sam Fév 02, 2008 7:50 am

Lu au détour des commentaires du blog d'Assouline, celui de Opitz (ancien journaliste retiré en Italie):

il y a 24 ans, en fevrier, mourait, seul dans sa maison , dans l’estuaire brumeux de la tamise, Uwe Johnson. je dépose sur sa tombe un brin d’herbe pris dans une prairie du Mecklembourg. qui le lit en france?

J'ai fait une recherche avec Google, pas grand chose, sinon un article sur wikipedia:

Ces années new-yorkaises lui livrent le fond pour son œuvre principale Jahrestage (Une année dans la vie de Gesine Cresspahl), dont les quatre volumes paraissent en 1970, 1971, 1973 et 1983. Une jeune Allemande vivant à Manhattan tient un journal couvrant la période du 20 août 1967 au 20 août 1968, destiné à sa fille Marie (« pour quand je serai morte ») et relatant sa vie à New York, ses souvenirs personnels et l’histoire de la famille Cresspahl dans le Mecklembourg des années 30 et 40.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Uwe_Johnson

Intrigant tout cela...
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“Jahrestage: aus dem Leben von Gesine Cresspahl”

Messagepar Diego Ortiz » Sam Fév 02, 2008 2:33 pm

Si intrigant, cher ami, que je viens de passer une heure entière à courir après cette œuvre. Il paraît impossible de se la procurer in extenso, volumes 3 et 5 disponibles en français, I et II en anglais, et quant à moi je n'entrave plus la langue de Goethe sauf sous la menace d'un révolver. Je ne suis pas du tout sûr que les partitions en volumes correspondent dans les différentes traductions, aussi ai-je opté pour la sécurité en commandant chez Amazon.com les deux premiers volumes de “Anniversaries: From the Life of Gesine Cresspahl”, qui font déjà 1200 pages et un kilo et demi.

Je me demande bien quand j'aurai le temps de les lire. Je ne manquerai pas de vous tenir au courant de mes impressions, mais de fait j'en ai déjà quelques-unes, car on trouve sur la Toile plusieurs commentaires intéressants dans les différentes langues (c'est pourquoi j'ai indiqué ici les titres en anglais et en allemand, utiles pour les recherches.

Puisque nous sommes tous francophones ici, y compris Gramophone quoiqu'il en dise (tiens, je n'ai pas cherché ce titre en espagnol alors que vu son travail actuel il serait susceptible de l'intéresser grandement; je réparerai cette omission si possible), je ne puis que recommander la lecture d'un texte péniblement académique, mais tout de même très riche, qui nous vient d'une revue de la Sorbonne, en 2007, par un auteur qui m'a tout l'air d'être une Italienne :

Les "Jahrestage" d’Uwe Johnson : la discontinuité narrative au service de l’Histoire
Par Chiara Nannicini
dimanche 4 février 2007.
http://trans.univ-paris3.fr/article.php3?id_article=135

... tiré de la revue TRANS- Revue de littérature générale et comparée
N°5 : Est/Ouest
Présentation de la revue
http://trans.univ-paris3.fr/article.php3?id_article=41

Si je me suis donné toute cette peine, ce n'est pas uniquement afin de faire avancer le schmilblick, vous vous en doutez bien. Cette affaire me semble revêtir un intérêt extraordinaire. En 1968, en effet, Uwe Johnson inventait une structure narrative semi-aléatoire qu'il serait pertinent de ranimer et de reconsidérer en rapport avec les moyens techniques et éditoriaux de notre temps.

Je ne puis m'étendre davantage ici. En premier lieu parce que mes bafouilles, je le remarque à chaque fois, sont incommensurablement plus longues que la moyenne des interventions dans ces forums, en dépit du fait que je considère cela comme une impolitesse et cherche à me réformer, ce à quoi j'échoue en dépit du fait que dans mon métier l'enfance de l'art consiste à présenter un cas de la manière la plus brève, complète et précise, surtout en médecine non psychiatrique bien entendu, et que cela est tellement obligatoire que vous ne pouvez survivre en tant que jeune médecin si vous ne vous y conformez pas. Il faut croire que la participation à ces forums met hors circuit une partie de ma cervelle. Enfin, mille excuses. La seconde raison pour ne pas continuer maintenant, elle est prosaïque : le rituel des courses du samedi après-midi, dont l'heure de départ convenue est déjà passée de dix minutes.

Mille remerciement en plus des mille excuses. Je trouve que le sujet que vous venez de soulever mériterait son fil particulier, un petit salon propice aux conversations révolutionnaires, peut-être dans le forum autobiographie, mais pas forcément. En outre il pourrait fournir le point de départ d'un nouveau jeu d'écriture interactive à titre d'exercice, comme les intitule Ishtar qui nous en bombarde allègrement, pour mon plus grand plaisir d'ailleurs.

Enfin, bref, qu'en pensez-vous ?
Dernière édition par Diego Ortiz le Sam Fév 02, 2008 4:52 pm, édité 1 fois.
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Messagepar Ishtar » Sam Fév 02, 2008 2:46 pm

Diègo Ortiz a écrit :
Citation:
Cette affaire me semble revêtir un intérêt extraordinaire. En 1968, en effet, Uwe Johnson inventait une structure narrative semi-aléatoire qu'il serait pertinent de ranimer et de reconsidérer en rapport avec les moyens techniques et éditoriaux de notre temps.

Cela ne serait que pure invention de sa part ! Ce n'est pas l'impression que j'ai eu en lisant les articles que vous avez mis dans votre commentaire. L'ébauche de l'histoire me semble tellement bien conçue...

Diégo Ortiz à écrit :
Citation:
En outre il pourrait fournir le point de départ d'un nouveau jeu d'écriture interactive à titre d'exercice, comme les intitule Ishtar qui nous en bombarde allègrement, pour mon plus grand plaisir d'ailleurs.
Enfin, bref, qu'en pensez-vous ?

Pourquoi pas !
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Pas de réalité sans fiction

Messagepar Diego Ortiz » Sam Fév 02, 2008 5:35 pm

Me voici revenu des courses. Chez Satoriz, il y avait un type qui donnait des conseils à une dame un peu perdue, dont le maquillage et le rouge à lèvres, comme elle le faisait d'ailleurs remarquer assez plaisamment, dissimulait mal une certaine décrépitude, et qui cherchait dans les rayons quelque chose qui la remette sur les rails après une sale série de grippes et d'infections depuis Nouvel An. Il lui conseille l'huile de pépins de pamplemousse, ils vont chercher un vendeur. S'il y a quelque chose qui m'ennuie personnellement ces dernières années c'est bien d'attraper tous les virus et les microbes qui passent, et ils sont nombreux. J'interpelle donc le quidam, en attendant le type qui a la clef, en précisant bien que je suis médecin. C'est un compatriote d'une autre ville, mais non un confrère, il pratique la médecine chinoise. Il n'y avait pas lieu d'aller plus loin, et nous nous sommes quittés en constatant que nous ne connaissions personne en commun, mais que nous venions nous servir chez Satoriz de temps en temps le samedi après-midi. Je viens de prendre ces gouttes. Si vous remarquez quelque chose de particulier faites-le moi savoir.

Or, quelques minutes plus tôt, une série de flacons dans une autre vitrine m'avait filé un fou rire. J'espère que la photo sort ici, car oui, j'en ai pris une photo sous le manteau, et prière de prendre note que de ma part il n'y a aucune volonté de faire ici de la publicité pour quoi que ce soit.

Image



Non, l'huile de pépins de pamplemousse n'a sans doute pas d'effet psychédélique. Je me suis intéressé de très près à l'œuvre dont il est question, en attendant de pouvoir la lire, pour des raisons qui sont proches de celles qui font du mien un métier intéressant. Je faisais un blog avec en tête les visages, l'être au monde de mes clients. Ce matin j'ai fait un rêve qui ne m'appartenait pas, un cauchemar qui avait pour cadre une cellule à Santiago de Chili juste après le putsch de Pinochet. Je sais parfaitement qui me l'a filé, celui-là, et la question restante est celle de l'interprétation de cette intrusion particulière au lieu, par exemple, des amours des abeilles et des bourdons dans un champ de fleurs.

Il y a un livre que je n'ai pas aimé, et je ne m'en expliquerai pas ici, celui d'Olivier Rolin dont le titre m'échappe mais qui reprenait toutes les dépêches de presse d'un bout à l'autre de 1989. Uwe Johnson semble avoir pratiqué différemment. Convaincu pour une raison quelconque que l'histoire se répète et que les différents niveaux de "réalité" s'interpénètrent, il s'est adonné à l'art d'en faire un tissu de sens, comme tout écrivain sans doute, mais en fixant une contrainte étrange, autrement dit un défi : chaque jour, dans le New York Times (et non le Washington Post) il trouverait le point de départ, voire la substance, de l'autobiographie qu'il visait à réaliser.

Au-delà du petit jeu créatif, cela me paraît en rapport avec une certaine vision du monde et du sens de la vie, qui serait en relation très proche avec des choses que nous avons discutées sous les termes un peu ampoulés d'autoethnographie, d'écosystémique, ou de constructionisme social. Ce que je me réjouis de découvrir, en chargeant mes genoux de ces énormes volumes que je viens de commander, ce sont des arguments susceptibles de mettre à l'épreuve certaines des hypothèses que j'ai moi-même émises en les vêtant de ces mots barbares.

Non, chère Ishtar, je ne prétends pas que Johnson aurait inventé l'interconnexion des différents niveaux de notre vie, mais plutôt qu'elle en aurait exploré systématiquement les ressorts sur le plan narratif, ce qui me paraît nouveau, surtout pour 1968, mais enfin, suivons Karl Popper, j'émets ici une hypothèse qui reste parfaitement réfutable : c'est peut-être tout simplement par manque de culture littéraire que je trouve cette démarche nouvelle et originale. Libre à vous, comme à qui passera par ici, de proposer des contre-exemples; j'en serais d'ailleurs extrêmement heureux. Cela me permettrait de moudre du grain nouveau, et de compléter l'action de l'huile de grains de pamplemousse.

Amicalement,
D.O.

PS -- Ayant enfin réussi à insérer la photo avec l'aide de becdanlo, et profitant de cette opération pour me relire, j'observe que je parle d'Uwe Johnson une fois au masculin, une fois au féminin. Becdanlo m'a dit avoir remarqué la même ambiguïté. Des indices s'accumulent. Nous sommes dans son halo avant même que le livre nous soit parvenu. Très amusant, prometteur, cette attente.
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Messagepar becdanlo » Lun Fév 04, 2008 3:40 pm

On en sait un tout petit peu plus sur la biographie de Uwe Johnson grâce à une notice découverte par Diego dans l'Encyclopaedia Britannica:

Citation:
In 1974 Johnson moved to England, ostensibly to complete his tetralogy. There he underwent a personal crisis, and, though he continued to publish other work, he suffered from writer's block; the last volume of Jahrestage was not finished until the year before his death...

Living an isolated life in England and, by many accounts, drinking heavily, Johnson died at home on or about February 23, 1984, but his body was not discovered until some three weeks later.


hum... le mystère reste entier
mais pas de doute: Uwe Johnson a bien toute sa place dans le "blues de l'écrivain"

:wink:
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Messagepar becdanlo » Mer Fév 06, 2008 12:52 am

Nouvelle piste ce soir à 20h26 au détour du blog d'Assouline:

Citation:
... lisez plutôt “la trentième année” de Ingeborg Bachman ou ses poèmes. Là elle culmine.”Jeunesse dans une ville autrichienne” est un absolu chef chef-d'oeuvre a partagé une partie de sa vie avec Max Frisch. elle a beaucoup impressionné le groupe 47, et notamment Uwe Johnson, qui, avant de mourir a écrit un texte sur son voyage à klagenfurt où elle est née (publié je crois chez actes sud.)..et Grass aussi était fasciné..

Rédigé par: opitz | le 05 février 2008 à 20:26


Voici le lien chez Acte Sud:

http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?i ... 2868695666

où on peut lire cet extrait...

Elle a vécu à Rome vingt années, interrompues par des séjours en Bavière, en Angleterre, en Suisse, aux Etats-Unis, à Berlin-Ouest, en France, dans la Hesse, en Autriche à l’occasion. C’est à Rome qu’elle est morte.

Le pire, c’est que je suis moi-même responsable de cette idée fixe : vouloir aller à Rome* (…). (b)

Mais Ingeborg Bachmann n’est pas enterrée à Rome. Sa tombe est à Klagenfurt.

Il faudrait de toute façon être un étranger pour trouver un endroit comme Kl(agenfurt) supportable plus d’une heure durant (…). (c)

"Le président de l’office de tourisme carinthien, Karl Koffler, a fait un compte rendu (lors de la présentation du nouveau prospectus d’hiver, le 30 octobre 1973) de sa tournée promotionnelle auprès des grandes sociétés touristiques allemandes. Quelques suggestions ont été faites, dont on trouvera des échos dans la publicité diffusée dès à présent par la Carinthie. De quoi s’agit-il concrètement ? C’est encore "top secret".

"La Carinthie a déjà une image de pays balnéaire – qu’il faudrait toutefois soigner davantage. Mais désormais il faudrait encore lui trouver une image hivernale. L’environnement sain de Carinthie pourrait être une formule publicitaire, et des tarifs spéciaux pour les familles devraient attirer les touristes en nombre accru.


:shock:
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Messagepar becdanlo » Jeu Fév 07, 2008 12:13 am

hier soir 22h42

Uwe Johnson a écrit le livre le plus étonnant d’acuité politique sur la division entre les deux allemagnes. Ca s’appelle “conjectures à propos de jakob” mais longtemps, en france, chez gallimard, on avait appelé ça “la frontière”. C’est un livre culte en allemagne. et il y a de quoi. Uwe Johnson avait passé sa jeunesse en RDA et ensuite, réfugié à Berlin ouest, il a pu continuer à écrie. Il a émigré aux Etats Unis et il est mort alcoolique dans l’estuaire de la tamise. On a retoruvé son corps devant une machine à écrire, plusieurs jours aprés son décés car il vivait complètement seul dans le brouillard de la tamise... Il avait épousé une tchèque qui travaillait pour… l’union soviétique... et faisait des rapports pour les services… de quoi se flinguer, effectivement.. c’est tout à fait dans la ligne de Bachmann, elle aussi, en exil à Rome, picolant sans cesse. pauvres grands écrivains de langue allemande si singuliers et intelligents, comme je les aime... et comme ils ont donné, donné à la langue allemande des récits merveilleux de lucidité et leçons de démocratisme.. et comme, en france, nous les lisons peu.. sans y preter une grosse attention! Heureusement, aujourd’hui, ils sont lus, commentés, compris, aimés dans les lycées allemands et dans les librairies... sans profs, sans libraires, on serait bien bas car la tv allemande leur rend peu hommage.. et dans la fac on les étudie avec ferveur. ils ont sorti l’allemagne du nazisme! Je les venère, comme Grass ou Ensenberger, ou Lenz!

Rédigé par: opitz | le 05 février 2008 à 22:41|

http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/ ... /#comments

Image

Ingeborg Bachmann, Martin Walser und Heinrich Böll

source photo: http://www.gymnasium-barntrup.de/de/mitglied.htm
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Amazones aux traits inconstants

Messagepar Diego Ortiz » Jeu Fév 21, 2008 10:56 pm

Juste un mot pour annoncer que les livres ont quitté l'Amérique il y a déjà des jours et des jours mais que le facteur arrive encore bredouille. Dès qu'ils arrivent je les commence et vous tiens au courant. Cela ne saurait tarder maintenant, à moins que la navigation à voile ait à notre insu repris sa suprématie sur nos relations maritimes avec le Nouveau Continent.
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Anniversaries, tome 1, première page, première phrase

Messagepar Diego Ortiz » Lun Fév 25, 2008 6:11 pm

Long waves sweep slanting against the beach, hump muscled backs, raise trembling combs that tip over at the greenest summit. [...]

Le premier volume est arrivé ! Je n'en ai lu avec la plus grande attention que la toute première entrée : August 21, 1967, Monday. Survolé un peu fébrilement le reste, qui semble tenir ses promesses. Quel mouvement, quel style ! Merci à qui a exhumé cet auteur ici. Je vais me mettre à le lire à la petite semaine, ce qui va bien avec le contenu, et vous ferai part, en français, de quelques-unes des réflexions que cela pourra susciter, en tâchant de trouver une forme, pour ce commentaire, qui ne soit point exécrable ni exagérément lointaine de vos préoccupations littéraires actuelles.

Amitiés collectives
Merci à Becdanlo
D.O.
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Messagepar becdanlo » Mer Fév 27, 2008 12:50 am

Citation:
Je vais me mettre à le lire à la petite semaine, ce qui va bien avec le contenu, et vous ferai part, en français, de quelques-unes des réflexions que cela pourra susciter, en tâchant de trouver une forme, pour ce commentaire, qui ne soit point exécrable ni exagérément lointaine de vos préoccupations littéraires actuelles.


Ah! Voila une bonne nouvelle!

En attendant plantons le décor:

Image

Konferenz in Wasserburg 1962: (von links nach rechts) Hans Magnus Enzensberger, Siegfried Unseld, Karl Markus Michel, Walter Boehlich, Uwe Johnson, Martin Walser
Foto: Suhrkamp / Elisabeth Johnson
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October 1, 1967, Sunday; heating season opens

Messagepar Diego Ortiz » Lun Mar 03, 2008 1:10 am

Now once again the dreams of early morning are punctuated by the throes of the hot water sent up by Mr. Robinson from the basement in exposed pipes through floor after floor. The water recoils from the cold air, rebounds on all sides from the unequal pressure, so that in the sleep an old man seems to loom up besides the head of the bed; he has an iron gullet, a jagged pipe in his throat, he breathes with razor blades, devour glass and scrap iron. Little pebbles continue to bounce up and down, ricocheting back and forth. [...] Slowly the fellow rinses his mouth, not with one mouthful but with single drops that hop aroud like fleas. [...] Now he is clearing his throat. He thinks no one is listening, he hawks repeatedly, copiously. Finally, he coughs it all up, with vigorous jerks of his shoulders. Finally, sleep is so threadbare that the images tear even as the unwind. It is not a dream, it is the heating getting under way in the morning. The heating season has opened.
[Uwe Johnson, Anniversaries, vol I, pp.94-95]

Style classique, égal à lui-même, savoureux. Uwe Johnson se montre par là un écrivain attentif, précautionneux, et très anglo-saxon, je pense, bien que le texte original ait été écrit en allemand (mais on retrouve dans le passage cité ici le reflet d'un autre, célèbre, de Rainer Maria Rilke dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, il me semble). Ses descriptions longues, dynamiques, précieuses, ne doivent rien à celles de Proust. Bref, on se trouve en terrain connu.

J'ai dit que je rendrai compte ici, plutôt que de tenter une critique, de mon expérience de cette lecture. Eh bien, il faut préciser tout d'abord qu'il s'agit d'un plaisir et en même temps d'une sorte de malédiction. Ma propre naissance date apparemment de la même année (1957, mais cela n'a encore été cité nulle part) que celle, Marie, la fille de Gesine Cresspahl, à laquelle le journal est censé être dédié, pour "après la mort" de l'auteur, qui est en fait sa mère, et non un sujet masculin.

Il commence en août 1967, date à laquelle j'avais atteint l'âge de raison, et la référence constante aux sujets d'actualité du New York Times me renvoie directement aux souvenirs que j'ai de l'époque, personnellement, ce qui paralyse en moi beaucoup des facultés nécessaires à rendre compte de cette lecture avec objectivité. Je me souviens trop bien de ce qu'était ma vie à cette époque, et de ce que nous lisions dans les journaux à propos de la guerre du Vietnam et de la guerre froide, du conflit israélo-palestinien, pour que les dates seules, et d'autant plus les citations du New York Times jour par jour, ne me plongent pas dans une sorte d'état second, qui rend ma lecture méditative et l'éloigne du texte.

Il y a quelque chose de supplémentaire, néanmoins. Je ne me sens pas encore mûr pour l'exprimer ici d'une manière qui parle à ceux qui ne sont pas en train de lire le texte. Malgré les écrans affectifs que je viens de mentionner, et non sans rapports de cause à effet avec ceux-ci, une sorte de petit miracle se produit à chaque entrée, chaque date, surgi de la juxtaposition des dates (1931, 1967, 2008), avec une sorte d'effet de sonate. J'attendrai d'avoir les idées plus au clair pour tenter de le préciser.
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Messagepar becdanlo » Lun Mar 03, 2008 10:26 pm

Diego a écrit:

Citation:
Uwe Johnson se montre par là un écrivain attentif, précautionneux, et très anglo-saxon, je pense, bien que le texte original ait été écrit en allemand (mais on retrouve dans le passage cité ici le reflet d'un autre, célèbre, de Rainer Maria Rilke dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, il me semble).


Tout à fait:

C'est ridicule. Me voilà dans ma petite chambre, moi âgé de vingt-huit ans, que personne ne connaît. Je suis assis ici et je ne suis rien. Et pourtant ce rien se met à réfléchir ; il réfléchit dans son cinquième étage, par un maussade après-midi parisien, et voici ce qu'il pense : est-il possible, pense-t-il, qu'on n'ait encore rien vu, rien su, rien dit qui soit réel et important ? Est-il possible qu'on ait eu des millénaires pour regarder, pour réfléchir, pour enregistrer et qu'on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation dans une école, pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ? Oui, c'est possible.

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge
de Rainer Maria Rilke

Diego termine par:

Citation:
Malgré les écrans affectifs que je viens de mentionner, et non sans rapports de cause à effet avec ceux-ci, une sorte de petit miracle se produit à chaque entrée, chaque date, surgi de la juxtaposition des dates (1931, 1967, 2008), avec une sorte d'effet de sonate. J'attendrai d'avoir les idées plus au clair pour tenter de le préciser.


Humm... "Une sorte d'effet de sonate..."

:wink:
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1938-1968-2008 sans arrêt jusqu'à Bételgeuse

Messagepar Diego Ortiz » Ven Mar 07, 2008 6:52 pm

La sale grippe qui court ces temps-ci m'a forcé à garder la chambre, sinon le lit, et par un curieux phénomène de synchronicité que d'autres appelleraient une épidémie, mes consultants ont nettement tendance, quand je les appelle pour annuler un rendez-vous, à me répondre qu'eux aussi, ou leurs enfants, sinon leur frère, étaient sur le point de faire de même, pour des raisons identiques. Ah, si le monde prenait l'habitude de se conformer à mes dispositions intérieures, s'il gardait enfin le pli que je tente de lui imposer depuis le début, ce serait le début d'un petit bonheur -et peut-être aussi d'un long ennui, c'est indépartageable.

L'écran d'un ordinateur s'avérant néfaste pour les maux de tête et l'estomac m'implorant de cesser de lui jeter des aspirines, restait la lecture en lumière tamisée, et là j'ai trouvé toute cette semaine mon plus grand bonheur, et à partir de maintenant, l'hiver de mon mécontentement : j'ai fini le premier des cinq tomes de Jahrestage/Anniversaries sans que les Amazones, pourtant conviées en temps voulu, ne bandent leurs arcs pour propulser les suivants par-dessus l'Atlantique. Me voici donc à sec.

Ma propre traversée des quatre cents pages qui restaient fut l'occasion d'une croisière plus bénéfique, je crois, que l'extrait de pépins de pamplemousse qu'on m'a recommandé. Le paquebot a au moins quatre ponts, plus deux ou trois que je lui prête, et l'air du large, du large qui est le même pour tous et partout et toujours, cet air entre partout et circule librement.

Ainsi Marie, qui aurait exactement mon âge, demande-t-elle à sa mère Gesine Cresspahl, certains dimanches, d'effectuer un tour sur certain ferry qui relie des parties de New York, dans une sorte de rituel qui a tout à faire avec la conservation de la mémoire, sans doute l'apprendrons-nous plus tard, du premier regard qu'elle porta sur Manhattan lors de son immigration vers l'âge de cinq ans, en 1962. Longtemps Marie refusa de parler l'anglais, pour la grande inquiétude des pédagogues, par fidélité au Mecklemburg de ses aïeux.

Les ponts communiquent mais les laquais de la Police du Temps en barrent implacablement le passage, tout comme ceux du nazisme allemand entre 1931 et 1938, qui n'hésitèrent pas à occuper des cours d'école afin d'y hisser le drapeau à svastika, avant de passer à plus sinistre, comme on sait. L'incendie de la synagogue de Jerichow (Mecklemburg) précède de peu le saccage du magasin et de l'atelier du cordonnier juif de la bourgade. Le couple conspué par la foule se tient dos au mur, un coup de feu part et traverse la tempe de leur fillette nommée Marie, elle aussi.

Survient alors Lisbeth la mère de Gesine, mélancolique avec de brèves rémissions, qui fend la foule et flanque des paires de claques au despote nazi local, dont c'est l'heure de gloire. Elle n'est pas arrêtée mais emmenée hors champ par un subalterne doté de sentiments humains, ou peut-être encore secrètement loyal à la riche famille Papenbrock dont elle est issue, dont le fils aîné est un fanatique du parti depuis les premières heures. Les pompiers inondent la maison du cordonnier afin que plus rien ne soit récupérable, et dans l'opération, sous les ordres du nazi, mettent du désordre dans leur matériel. Aussi est-ce en toute logique que, avant l'aube du lendemain, lorsque le feu a été mis à l'atelier de menuiserie des Cresspahl, ils soient incapables de l'éteindre, et qu'il n'en reste rien. Lisbeth Cresspahl est retrouvée ligotée dans une partie de celui-ci, en partie brûlée, déjà asphyxiée, mais vivante. Cependant la police interdit de la tirer de la chaleur et des émanations avant d'avoir effectué un relevé complet, position du corps soigneusement (lentement) dessinée à la craie, etc. C'est en toute logique qu'elle meure aussitôt qu'on la transporte dehors, vers les brancardiers; qu'une rumeur insistante affirme qu'il s'agissait d'un suicide; que cela pose un dilemme au pasteur; que celui-ci rappelle à ses paroissiens le devoir de tout être humain vis-à-vis de ses semblables au lieu de poser la défunte en pécheresse et de l'exclure de la terre consacrée. "Et la nuit suivante à quatre heures du matin ce fut le tour du pasteur", mentionne en passant Uwe Johnson.

"Pendant ce temps" (et là cela rappelle furieusement l'époque des films muets), en 1968 à New York, une sorte d'assistant social arrogant vient récupérer Francine, l'amie négresse de Marie, qu'on hébergeait à la suite d'une rixe familiale au couteau : "Today we lost Francine", commence l'entrée du 23 février 1968, l'avant-dernière du volume.

"Pendant ce temps" (ce qui signifie, on le comprend à l'usage : "sur un autre pont du navire"), The New York Times débite tous les jours ses nouvelles : décompte des morts américains au Vietnam, commission d'enquête pour déterminer si réellement le Vietcong avait tiré sur des vedettes de la Navy dans le Golfe du Tonkin, ce qui avait été à l'origine de l'entrée en guerre des Etats-Unis; émeutes de Noirs dans les quartiers pauvres; assassinats.

"The New York Times", aux yeux de Gesine Cresspahl, est devenu une sorte de vieille tante vertueuse et sourcilleuse, incorruptible, mais au total une personne réelle, contre laquelle elle se fâche rouge lorsqu'elle la prend en défaut, en délit de partialité. Mais la vieille dame a la vie dure, s'excuse spontanément de ses cafouillages, les commente, même. A un moment du livre, il est fait mention d'un certain Uwe Johnson, un écrivain allemand, à la troisième personne et pas entièrement à son avantage. Car elle mouline tout, l'aïeule : Guerre froide, nouvelles locales, déclarations politiques, petits et grands drames (le sénateur Robert Kennedy est encore vivant et très loquace, mais les photos de l'exécution d'un homme dans une rue de Saigon par le chef de la police ont déjà fait la une).

Les scènes cruciales sont rejouées aux différentes époques et forment une sorte de foyer autour duquel s'arrangent des associations, des souvenirs, d'une manière entièrement différente mais tout aussi habile que dans "La Recherche du Temps Perdu". On ne perd jamais le cap, on ne cabote pas non plus : les quatre différents fils se tissent comme sur un métier, pour former une oeuvre où tout avance de front : sous les vagues, on entrevoit le gros poisson, la matrice, le scénario de base, mais toujours d'une manière indirecte, comme une vérité ineffable.

Le ton est dur, ironique, approprié aux événements et au débat sur ce qu'on pourrait étiqueter l'éternel retour de la sottise humaine; cette étiquette Johnson ne la délivre pas, toutefois, sans prêter à la médaille une face qui pourrait sauver l'ensemble. C'est en filigrane, comme dans les paires de claques assenées par la mère de Gesine au nazi triomphant, et surtout comme dans l'amour constant et infiniment délicat de son père pour Lisbeth et Gesine, qu'on suit la piste alternative, celle d'une éthique clairvoyante, crédible, essentielle et accessible à qui veut bien s'ouvrir à elle.

Voilà qui est dit, un peu longuement, sur le premier volume, et qui sera sans doute suivi d'une période de silence tant que la suite ne m'aura pas été délivrée.

Je m'attendais à une sorte d'autofiction charpentée de manière originale, avec cette contrainte d'utiliser chaque jour des citations du New York Times, et appréhendais un peu de tomber sur un cahier d'exercices de style. C'est tout le contraire. Un grande, une belle oeuvre, dont j'espère qu'elle sera, maintenant redécouverte, rééditée et rendue accessible.

C'était de moi que tu parlais, Diego ?
Oui, Gesine.
Elle paraît toujours un peu surprise qu'on fasse mention d'elle.
Et c'est vrai qu'après seulement quelques heures tu t'ennuies déjà de moi ?
De toi, de Marie, de vous tous.
Mais il ne faut pas, Diego. Il ne faut pas.
C'est que vous faites déjà partie de la famille.
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Messagepar becdanlo » Sam Mar 08, 2008 3:30 pm

Diego a écrit:

Citation:
Je m'attendais à une sorte d'autofiction charpentée de manière originale, avec cette contrainte d'utiliser chaque jour des citations du New York Times, et appréhendais un peu de tomber sur un cahier d'exercices de style. C'est tout le contraire. Un grande, une belle oeuvre, dont j'espère qu'elle sera, maintenant redécouverte, rééditée et rendue accessible.


Encore un pan de la littérature qui nous échappe quand on se limite à la langue française...

Sinon j'ai répéré cette petite phrase:

Citation:
Les scènes cruciales sont rejouées aux différentes époques et forment une sorte de foyer autour duquel s'arrangent des associations, des souvenirs, d'une manière entièrement différente mais tout aussi habile que dans "La Recherche du Temps Perdu".


Intéressant... y a t-il des lieux symboliques comme la plage de Balbec ?

:wink:
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Messagepar Diego Ortiz » Sam Mar 08, 2008 4:35 pm

Des lieux symboliques oui, mais infiniment moins prégnants que la plage de Balbec et toutes sortes d'autres qui foisonnent dans l'œuvre de Proust.

Ce dernier s'est beaucoup reposé sur les mécanismes de la "mémoire involontaire", à commencer par la célèbre madeleine, dont tout Combray surgissait comme un origami qui se déplie aussitôt jeté dans une tasse de tilleul. Il y avait les jeunes filles en fleurs qui se détachaient sur fond de mer, d'un autre côté, et qui fournissaient un ancrage pour de futures réminiscences. Il aura exprimé tout cela infiniment mieux que Bachelard (que je ne dénigre pas), tant il est vrai, je le crois, que l'art, le regard artistique, prodigue un supplément d'acuité. Chez Proust, nous avons donc constamment des passages détaillés qui élèvent certains lieux à un niveau pour ainsi dire archétypique, pour les besoins des développements en cours. Je n'ai pas le texte sous les yeux en écrivant ceci, mais je crois que pour beaucoup de lecteurs, la cour aux pavés inégaux, et même une certaine pissotière et sa gardienne, se sont élevés au rang de souvenirs personnels et intimes : on les voit, on se souvient de l'épisode poignant de l'attaque cérébrale de la grand-mère, on voyage instantanément des pavés aux ors et aux emblèmes des Guermantes, puis dans un second temps remonte à la surface le concierge inverti, et ainsi de suite.

Uwe Johnson, quant à lui, avec son écriture brillante, précise, journalistique, ne sacralise aucun lieu. Tout est dans le flux. La tentation m'a effleuré en lisant ce premier volume d'aller surfer sur Google Earth pour les ancrages à New York, mais il m'est apparu avant de passer à l'acte que cela serait nuisible à l'impact de cette lecture, alors qu'en relisant Proust il y a une dizaine d'années je n'avais pas été retenu par le même scrupule et avais réellement tenté, à l'aide d'un livre illustré dont on m'avait fait cadeau, de refaire le boeuf aux carottes de la célèbre Françoise. C'est plus compliqué que cela en a l'air et je l'ai raté, bien entendu, et même à la seconde et à la troisième fois, têtu que j'étais alors, avant de réaliser qu'en dépit du fétichisme du souvenir qu'entraîne inévitablement la lecture de la Recherche, une recherche n'est toujours qu'une recherche, et que le Temps Retrouvé, qui est l'aboutissement du parcours de son oeuvre, constitue le récit d'une désillusion, d'une vague qui meurt. Proust n'avait donc pas sans dessein, sans sincérité, gardé le simple titre de "Recherche". Tout y est, y compris le fait que Françoise est unique, inimitable, hors d'atteinte, et définitivement perdue, de même que l'entier de ses oeuvres, dont le boeuf aux carottes.

Vous avez peut-être lu la biographie que Painter a faite de Proust, parue dans les années 70 ou 80. Je vous livre ici (c'est une incise) un petit secret. A deux ou trois kilomètres d'où j'écris en ce moment se trouve un village appelé Maugny, avec le petit château des comtes du même nom, dont le dernier représentant, qui avait une fâcheuse tendance à fréquenter l'occupant, a été abattu juste après la guerre dans un champ tout près d'ici, où il faisait sa promenade quotidienne à cheval. Proust, autrefois, avait été un ami de la famille, et venait souvent en visite dans la région, ai-je appris avec surprise. C'est donc trois kilomètres en contrebas, minuscule promenade, que se trouve également le tortillard du bord de mer, au bord du Léman et non de l'Atlantique. J'ignore s'il embarquait à la gare de Perrignier pour se rendre à Evian, visiter Anna de Noailles, et si le grand hôtel de Balbec doit quelque chose à celui de cette ville. Et les jeunes filles, les jeunes filles ? Leurs polos étaient-ils rendus indispensables à cause de la vivacité des brises atlantiques, ou du voisinage des montagnes que nous avons ici tout autour, d'après lesquelles on nomme les vents innombrables qui rendent la navigation à voile intéressante : le Joran (le fameux coup de Joran qui fait chavirer), la Fraidieu, la Vaudaire, que les marins d'eau douce connaissent par coeur.

Dans Anniversaries, et ici non plus le titre ne ment pas, c'est sur les temps et non les lieux que la trame narrative se fonde. Il y a bien les falaises de Rande, au bord de la Baltique, avec leurs résidences interdites aux Juifs. Plus haut je citais le tout premier passage qui décrivait des vagues, et seulement la première phrase. Comme une pièce de puzzle, il est doté de plusieurs pseudopodes, et Johnson n'en a utilisé à ce stade que quelques uns. Gesine forme le projet d'une lettre aux autorités de Randen, RDA, afin de demander combien de Juifs fréquentaient cette station baltique et y possédaient une maison avant 1934. Ce n'est que trois ou quatre cents pages plus tard que nous apprenons qu'elle est passée à l'acte, avec la citation in extenso de la réponse de la RDA, un morceau de bravoure, dont la conclusion dit qu'il ne saurait être question de livrer une telle information à une transfuge de la mère patrie, toujours bienvenue dans son sein sous certaines conditions (que je vous laisse imaginer), mais en attendant, toujours suspecte de retourner de telles statistiques contre le régime.

Là où Proust offre l'illusion d'une scène nette et précise, Johnson dilue. Les pseudopodes de la toute première phrase du livre sont constamment susceptibles d'être liés à n'importe quelle autre pièce, jusqu'à la dernière ligne. Non seulement c'est agréable à lire, comme on observerait une interminable partie d'échecs (car les règles et les contraintes de la narration évoquent bien ce jeu), avec suspense, thrill parfois, et addiction progressive, mais sans doute cela constitue-t-il aussi une métaphore qui renvoie, en les démontant, à d'autres types de discours, ceux de la propagande, qu'elle soit nazie, est-allemande, voire même nichée au creux des lapsus de la vieille tante, The New York Times.

C'est fou ce que je fais comme publicité pour ce livre. Il la vaut. Je ne serai même jamais à la hauteur d'en faire assez, et de suffisamment bonne.
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