EXERCICE 1 - L'INSOMNIE

Exercices et trésors d'imagination sur consigne

EXERCICE 1 - L'INSOMNIE

Messagepar Ishtar » Mar Jan 29, 2008 10:40 pm

L'INSOMNIE

Ecrire un texte avec comme sujet l'insomnie.
Pas de contrainte textuelle.

A vos plumes :wink:
Dernière édition par Ishtar le Dim Fév 03, 2008 12:42 pm, édité 1 fois.
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Messagepar becdanlo » Mer Jan 30, 2008 1:45 am

Il est 0h45... je m'entraîne à l'insomnie... c'est dur... mais comment écrire sur quelque chose que l'on ne connaît pas ?

J'espère pourvoir faire quelque chose demain... si je ne m'endors pas!

:lol:
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Messagepar Christian Domec » Mer Jan 30, 2008 11:12 am

Bonjour,
becdanlo a écrit:
comment écrire sur quelque chose que l'on ne connaît pas ?


En somme

L'un somme nie,
l'autre somme a.
Certains sommes nient,
C'est assommant !

Christian.
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l'insomnie

Messagepar voyelle » Mer Jan 30, 2008 2:30 pm

Elle était là, à nouveau en état de veille bien malgré elle.
Le silence dans l'appartement pesait tel une rivière de plomb.
Seul le coucou qu'elle avait acheté pour mettre un peu de vie dans ses nuits ponctuait machinalement les secondes, et lui rappelait sa solitude.

Elle se leva, dans l'espoir qu'un verre d'eau apaiserait un instant son angoisse qui naissait. Demain, elle savait que devant sa caisse du supermarché "Bonjour-OK", elle aurait des difficultés à garder ses yeux ouverts. Les clients seraient probablement encore agressifs, et lorsqu'ils répandraient sur les tapis noirs leurs multitudes de produits et d'emballages de plastique cela lui serait plus insupportable que d'habitude. Mon dieu comme ils pouvaient être stupides certains à lui demander le rayon de tel "merde", vue la veille su tf1 !!! Avaient-ils réellement un cerveau, certains ? Ou avaient-ils effectué une ablation ?
A ses souvenirs, la colère l'envahit brusquement, voilà c'était réussi, non seulement, elle ne parvenait pas à dormir, mais en plus, cette émotion qu'elle contrôlait difficilement se juxtaposait à son état.

Dans la cuisine le verre d'eau fût avalé presque avec violence, puis son corps tiré péniblement vers le salon où il s'affala.

La chaleur était encore bien présente malgré la nuit qui avait pourtant envahi toute surface possible. Sa main agacée, poussa ses cheveux clairs qui balayait son front. Sur la table, la photo du président étalait son rictus sur le programme télé.
Il y avait des limites à tout. Surtout la nuit. La revue s'écrasa contre le mur avec violence, à moitié déchirée, elle s'écroula contre une plainte. Denise, sourit. Petit plaisir. Elle se relava, et reproduit son geste, que pour cette seconde d'exutoire, mais combien délectable. Savoir s'offrir ainsi de minuscules joies, c'était aussi cela exister....

Ses pas, un peu plus apaisés, se dirigèrent vers la salle de bain, là, elle s'accorda un instant de parfum. Une odeur douce et nacrée qu'elle posa avec respect sur son long cou.
Puis toujours dans cette nuit moite, cette nuit d'été qui l'avait réveillée par le poids de la chaleur, et le poids de sa vie, elle s'autorisa encore un petit plaisir.
Un carré de chocolat à l'orange posé sur sa langue gourmande.
Lentement la saveur s'en dégagea et s'offrit à ses papilles.
"Il était essentiel que le chocolat exista." Denise sourit de sa pensée. C'est vrai qu'elle était un peu excessive, mais c'est ainsi qu'elle appréhendait la vie.

Denise alla retrouver son lit. Les draps avaient perdu leur chaleur, elle s'y engouffra, s'y enroula telle une chrysalide, tandis que doucement le carré de chocolat poursuivait son exploit dans sa bouche...
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Messagepar becdanlo » Mer Jan 30, 2008 4:01 pm

Christian s'en sort d'une cabriole :lol:

Voyelle nous régale d'un petit petit texte gourmand

et becdanlo rêvasse devant son ordi... comme d'habitude.

Nuit Blanche

Deux heures du matin et je n’ai toujours pas sommeil,
L’image est là, sous mes yeux :
Une webcam qui pointe sur l’Arunachala
La montagne est encore plongée dans le noir

J’entends déjà la rumeur du petit village
Les cloches des temples
Les muézins des minarets
L’air frais du petit matin…

Et puis le voila le bienheureux, le majestueux soleil
Une petite ligne de lumière d’abord discrète
Et qui se fait de plus en plus envahissante
J’imagine là-haut le réveil des singes et des ermites

A l’autre bout du monde il fait maintenant jour
Dieu que c’est long une nuit blanche
Emmène-moi, je t’en prie


:wink:
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Messagepar Ishtar » Mer Jan 30, 2008 4:09 pm

becdanlo a écrit :
Citation:
Il est 0h45... je m'entraîne à l'insomnie... c'est dur... mais comment écrire sur quelque chose que l'on ne connaît pas ?

Pour quelqu'un qui ne connaît rien à l'insomnie... c'est magnifiquement poétique ton texte

voyelle a écrit :
Citation:
Elle était là, à nouveau en état de veille bien malgré elle.

Soyez en état de veille plus souvent Voyelle. Vous écrivez divinement bien :wink:

@ Christian
Vous excellez dans les jeux de mot. C'est excellent :wink:
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Messagepar Ishtar » Mer Jan 30, 2008 5:06 pm

Parfois pour des banalités, ma gorge se serre, mes yeux s’embuent, je ne contrôle plus rien.
Un grumeau de mélancolie perce la surface et je pleure sans même en comprendre la raison.
Parfois, c'est devant la télé, en coupant des légumes, en faisant la vaisselle, en regardant les oiseaux.
Le pire, ce sont les insomnies.
Une nuit à 3h12'; toujours pas le moindre signe de sommeil en vue.
Je n’en peux plus, cela fait des semaines que ça dure.
Je saute du lit et je sors dans le jardin.
Il fait froid, glacial mais je suis tellement surexcitée que je ne m’en rends même plus compte. Il y a une dose d’adrénaline incroyable dans mes veines.
Je me mets à hurler... sans raison, sans comprendre, sans message précis, je hurle.
C’est une douleur, terrible, insupportable, irrémédiable.
Je hurle à la nuit, à tous ces gens qui osent dormir et ignorer ma détresse.
Je hurle aux arbres qui m’entourent et qui grincent dans la nuit.
Il se met à pleuvoir mais je ne m’en occupe plus; mon pijama est trempé, mes cheveux aussi.
Mon cerveau est ailleurs, il n’a plus que faire de ma santé physique; celle du mental est beaucoup trop en péril pour ça.
Moi, la cérébrale, la sensible; le cœur transformé en plomb, j’ai envie de casser tout ce qui vient me freiner, me contredire, me contenir, me calmer, m’expliquer, me raisonner mais... je n'ai plus envie de tout ça.
Je hurle à n’en plus avoir de voix, à m’en détruire les cordes vocales, à m’en donner mal au crâne.
Je crie ton nom, car je sais que tu es quelque part, là...
Et moi, je suis là, à cause de toi, par refus de ton amour.
Je crie une heure, deux heures, peut-être plus… mais où es-Tu ?
Je crie jusqu’à ce que le désespoir n’ait raison de moi puis... je m’écroule, épuisée, lasse.
Je ne te reverrai jamais, tu ne voudras plus jamais de moi. Ta porte m'est fermée pour de bon.
Je suis glacée, cela fait des heures que je suis sous la pluie et que je hurle mon refus d’une situation imposée par le loupé d’une marche dans notre escalier commun.
Il y a de ces situations injustes, qui nous font souffrir de façon animale, irraisonnée, illogique, et ce sont probablement les douleurs les plus fortes que nous avons à endurer.
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Messagepar Philipum » Mer Jan 30, 2008 10:35 pm

:D

La bougie

Calme, douceur, paix et confiance. Voilà ce qu'inspirait cette douce nuit d'hiver à notre ami Jérémi : le bruissement des flocons de neige qui, au-dehors, se posaient délicatement les uns sur les autres lui donnait irrésistiblement envie d'éteindre la bougie, s'allonger sous les couettes et sombrer dans un sommeil bienfaisant.

Ce qu'il fit, donc. Adieu, petite flamme, tu étais vacillante de toute facon, je te soulage, repose-toi, dit Jérémi en la soufflant. Elle fut réduite à une minuscule lueur bleue, puis reprit à nouveau tout son éclat. Il essaya à nouveau, mais la flamme tint bon. Jérémi prit une grande inspiration et souffla un grand coup, de toute la force de ses poumons. Au lieu d'éteindre la bougie, cela la fit crépiter et provoqua des étincelles ; et une jiclée de cire alla s'éclaffer contre le mur. Il poussa un juron : une tapisserie toute neuve ! D'un geste rageur, il saisit le bougeoir d'une main et se dirigea vers l'autre bout de la pièce où se trouvait, sur une petite table, une théière marocaine contenant un fond de tisane. Sans prévenir, il y trempa la bougie ; de la vapeur séchappa soudain et la théière explosa en mille morceaux. Jérémi s'apercut avec effroi que la flamme, qui avait prit un petit ton vert moqueur, émanait à présent de sa propre paume ! Il ferma aussitôt le poing, mais le poing entier prit feu. Il frappa frénétiquement avec son autre main, mais celle-ci s'enflamma également ; des coulées de cire rouge incandescante tombèrent à ses pieds. Il fut bientôt cloué au seul, ses jambes s'étant soudées en une grosse masse cylindrique.

La lumière qui éclairait la pièce comme de jour semblait jaillir de derrière ses yeux. Son cerveau entier était en effervescence. Des heures passèrent, durant lesquelle son cou, puis son torse et son ventre, se consumèrent. Il eut un regret sincère lorsque son sexe partit en fumée lui aussi. Puis ce fut le tour de ses cuisses, ses genoux, ses mollets... jusqu'au bout des auriculaires de ses pieds. Au lever du jour, la flamme s'éteignit enfin ; de Jérémi, ne restait plus rien, pas même un vague souvenir.
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Malo Zadim et son moi autoethnographique

Messagepar Diego Ortiz » Jeu Jan 31, 2008 3:09 am

Retard de phase. J'ai depuis la fin de l'adolescence une insomnie qui porte un nom. Il n'y a pas de traitement raisonnable. J'ai tenté mainte fois de me fondre dans le commun des mortels, mais Kali veille, tandis que moi aussi je veille, forcément. Au début c'était une gêne qui faisait baisser mes moyennes à l'école, mais j'avais à cet égard certaines qualités, le je m'en foutisme en premier lieu, qui à la fois gratifiait mon petit Narcisse et suscitait la jalousie de quelques-uns de mes camarades, qui se laissaient aller à croire que chaque examen était la fin d'un monde. Ils savent tous maintenant que j'avais raison et ne m'en veulent plus.

Je n'avais pas d'argent non plus, étudiant. Il fallait bricoler. La nuit m'était parfaitement propice. J'allumais mon feu à quatre heures du matin et à sept somnolais dans la douce chaleur. Impossible à expliquer à qui ne l'a pas vécu. Traverser la ville mainte et mainte fois dans un silence parfait, parfois à skis, avec des peaux de phoque pour remonter. Nos hivers ne sont plus aussi froids. Nous étions plusieurs à veiller. J'avais le thé avec mon ami agent de sécurité, puis deux heures plus tard celui avec mon amie dépouilleuse de cartes perforées pour les ordres de paiement des clients de l'UBS. Quand j'entendais son Solex je mettais l'eau sur le gaz. Certaines nuits d'été je trouvais un comparse pour une équipée qui nous menait au lever du jour sur les falaises de Cassis.

Petits yeux du lendemain, mais à l'époque le corps n'était pas encore lourd et endolori, et au contraire, l'esprit pétillait volontiers. Plus tard, avec les gardes de médecine, interminables et épuisantes, lorsque je me couchais et ne pouvais m'endormir, à force de fatigue, j'ai cédé comme la plupart de mes collègues aux sirènes des somnifères. Nous prenions presque tous du Malozadim non commercialisé en France, et finalement recyclé dans la panoplie des dealers. La molécule avait été développée par l'armée américaine au Vietnam afin que les pilotes d'hélicoptères puissent effectuer des rotations toutes les quatre heures, puisque le produit disparaît complètement du sang au bout de ce temps. Oui, vous avez compris : alliance du sang jusque-là innocent, avec les impératifs d'une guerre horrible, pour produire ce petit machin, maintenant imité dix fois avec de nouveaux brevets qui rapportent à chaque fois le jackpot.

Mais la nuit, tandis qu'une bûche de hêtre ou de chêne fume et braisille dans la cheminée de votre salon, le temps s'étire à l'infini et vous lisez tous les livres que vos camarades plus sains laissent de côté parce qu'ils leur paraissent trop long. Le silence. Les chats le printemps. Aller dormir au moment où les journaux sont imprimés et les ouvriers sont déprimés, juste le temps de récupérer, dans la grisaille de l'aube à travers les jalousies. La musique aussi, plus proche. La Renaissance espagnole. Diego Ortiz (eh oui).

Du temps volé sur le mode de la Petite Fille aux Allumettes. Plus tard vous faites vos stages mais à huit heures quand vous arrivez et qu'on commence à vous asticoter, l'été, vous avez déjà fait le tour des champs de blé avec leurs coquelicots et lu quelques paragraphes de Nathalie Grangier. Les affaires morbides des humains vous touchent moins. Le simple fait de vivre davantage la nuit, de s'en faire une amie, vous forme autant que plusieurs années d'études.

Plus tard vous êtes rattrapé. Il faut payer. Plus question d'avoir des onze heures du matin ou des trois heures de l'après-midi laborieuses, même si cela n'est que passager. Et des tours de gardes qui durent quarante heures d'affilée et dont vous émergez surexcité par l'excès de travail. Les chaussettes collent aux baskets et il faut les en arracher comme du sparadrap, l'odeur en plus. Vous vous jetez au lit fermez la lumières et regardez le plafond. Cela ne marche pas. Vous ouvrez Antonin Arthaud avec la certitude que celui-là au moins ne vous laissera pas en rade. Le soleil darde au travers des interstices du Chemin des Pensionnats, où vous avez votre chambre cubique attribuée par l'Hôpital, ce qui vous permet de ne jamais quitter vos vêtements de travail. C'est le début d'une nouvelle journée. Se raser, avoir l'air frais, aller voir combien sont morts, combien vous haïssent et combien vous remercient, et craindre de rencontrer le patron du service qui pourrait avoir une remarque désagréable à vous faire, à propos de quelque chose que vous ne soupçonnez pas encore, ou tout simplement pour vous convaincre une fois de plus, d'un coup de scalpel, que le patron, c'est lui.

Mais qu'est-ce que je fais là et pourquoi ai-je quitté ma petite maison à cent-cinquante francs le mois et ma collection de livres, et celle de toutes les bibliothèques de Genève, pour atterrir dans ce trou qui a des velléités de culture, parce que la culture y est administrée par des gens à particule qui se passent les charges en famille, autant dire qu'il ne s'y passe jamais rien sinon un ou deux bals rock & folk par année afin de liquider les stocks de bière et les enthousiasmes de la jeunesse locale.

Ensuite vous quittez ce monde mortifère. Vos insomnies sont à la fête, dans l'avion, ou dans Kampala où vous êtes claquemuré pendant que les kalashnikovs donnent un concert qui ne cessera qu'à l'aube. Ou plus pacifique, les muezzins de l'Inde, du Cachemire. Des pneus crevés de l'autocar le trente et un décembre à minuit, dont tout le monde se fout dans le Teraï. Panchar ! Rien à faire que de dormir sur les tables et les bancs d'un bistrot en plein air, mais les places sont instantanément toutes prises par les femmes et les enfants tandis que les hommes fument en petits groupes, nullement decidés à dormir. Le froid, très relatif, gagne sur vous, malgré quinze degrés et plus. Deepak, votre correspondant népalais, accepte d'actionner la pompe tandis que vous vous rasez au blaireau et au savon moussant en bâtons. Car vous devrez rencontrer bien présenter je ne sais quel chez de zone qui va vous présenter des statistiques biaisées et ensuite vous sommer d'enfiler une blouse blanche afin de faire une tournée dans l'hôpital de la ville voisine. Les patients et les familles les yeux sur vous, pas dupes, comme si vous étiez une bête curieuse.

Et enfin le petit comprimé bleu qui vous permet de remettre les compteurs à zéro, du moins on le croyait alors, mais qui vous fusille le sommeil, qui n'est jamais aussi réparateur que le naturel. J'en prends toujours. Il y en a de meilleurs, ceux que je prescris aux patients, mais pour moi c'est comme la vieille piquette des familles, je connais par coeur et cela ne me prendra jamais par surprise. Pas glorieux, non. Mais le retard de phase, ces trente dernières années, n'a bénéficié d'aucun progrès. Cela touche une proportion importante de la population mais jusqu'à récemment on s'en est fichu parce qu'en dépit du bon sens il fallait d'ailleurs prouver que le sommeil servait vraiment à quelque chose. Tout le monde le savait depuis des millénaires, bien sûr. Mais il fallait se baser sur des études systématiques afin que les producteurs pharmaceutiques puissent s'appuyer sur elles et vous concocter une petite propagande en convaincant ainsi indirectement que les FDA et autres offices gouvernementaux de la santé devraient accepter les produits sous peine de jacqueries, et non sait ce que cela donne, les jacqueries : cela finit à la Bastille.

Ai-je terminé ? Non. Mais demain est un autre jour et je vais prendre le machin bleu, pour sûr, car je n'ai pas du tout sommeil et le prochain train ne passe que dans une heure et demie. Comme cela demain je me lancerai dans ma journée avec l'âpreté au travail du pilote de Sykorski, vers Mai Lai, Quang Tri, Da Nang. Je serai très "search and destroy". J'irai boire deux expressos à l'Ethno avant d'oser parler à personne, je veux dire les patients. Ensuite les téléphones et tous les petits devoirs de la planification. Le patron m'offrira un troisième expresso car je viens tous les jours. C'est mon deuxième bureau. J'ai des patients qui débarquent pour me demander une ordonnance ou un conseil rapide. Je leur offre alors un petit café. Non, il faut se farcir la tyrannie du machin bleu, c'est sûr, et pendant quinze ans encore jusqu'à la retraite si je continue à ce rythme, mais au fond la vie est un bonheur. La vie est un bonheur qui recommence chaque matin une fois que le malozadim cesse son effet et permet une petite renaissance. Comme il a tendance à couper les rêves vous en faites dans la voiture pour rattraper et cela vous donne plein de bonnes idées.

Et ne dites pas que ceci est trop long et ne me mettez pas au trousses les traqueurs de publicités occultes. Je vous répète que cette molécule chimique, le malozadim, n'existe qu'en Suisse. Et d'autre part, que le ton et le contenu de ce que viens de partager avec vous le présente comme un objet pratique mais finalement peu jouissif, comme une agrafeuse, la canne de ma grand-mère, un révolver plus ou moins enrayé. Un truc pas net, quoi.

Et c'est là que la déesse noire, Kali, intervient. Elle a subi un bleuissement progressif à force que ses apparitions au fond de mes nuits soient mêlées au malozadim, ou Malo Zadim (une sorte d'Iznogoud) pour les intimes. Ce machin vous prend vraiment la tête et déjoue les plans des dieux. C'était ce que j'essayais d'expliquer à la horde de collègues qui me poussaient gentiment, mais sans me laisser aucune chance de traverser leur barrière humaine, pour ressortir, lorsque nous nous sommes approchés de la Chambre Numéro Six. J'y suis donc resté. Je n'ai pas attendu la piqûre, n'ai opposé aucune résistance, et même aggravé mon cas en faisant mine d'être toujours le patron de l'asile, distribuant ordres et commentaires, non sans noter au passage le sourire en coin du jeune Beria, qui semble s'être mis dans la roue de Josef pour me supplanter. Bonne chance. Ils ne savent pas combien c'est fatiguant. Je l'ai fait à la coule parce que dans une doublure de ma blouse de service, je possède justement encore trois ou quatre de ces sacrées pilules. Et je préfère tout de même le confinement au pic à glace de Trotsky.

Je viens donc d'avoir une conversation formidable avec un collègue qui prétend avoir été enfermé dans la même chambre que moi, un certain Tchékov. Il ne disposait pas de l'aide de Malo Zadim, mais ses amis lui avaient amené en douce une caisse de champagne, à l'étiquette bleue comme un blues au moment de la jam session, le bleu des étoiles. Il est mort de la tuberculose ici, dans ce lit, en buvant une dernière bouteille en compagnie de l'amante de sa vie et de ses rêves. Parfaitement lucide. Insomniaque jusqu'à la dernière seconde. Droit dans ses bottes.
Dernière édition par Diego Ortiz le Jeu Jan 31, 2008 11:36 am, édité 1 fois.
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Messagepar Philipum » Jeu Jan 31, 2008 8:47 am

J'ai un doute... s'agit-il de fiction ou est-ce Diego qui nous révèle son quotidien ? :roll:
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Messagepar Ishtar » Jeu Jan 31, 2008 9:14 am

Diego Ortiz a écrit :
Citation:
Et des tours de gardes qui durent quarante heures d'affilée et dont vous émergez surexcité par l'excès de travail. Les chaussettes collent aux baskets et il faut les en arracher comme du sparadrap, l'odeur en plus. Vous vous jetez au lit fermez la lumières et regardez le plafond. Cela ne marche pas

Philipum a écrit :
Citation:
J'ai un doute... s'agit-il de fiction ou est-ce Diego qui nous révèle son quotidien

J'ai bien l'impression que cela soit le quotidien des internes dans les hostos...


Une chose est sûre, c'est qu'il faudrait confier les commandes à Diego afin qu'il puisse éteindre la lumière du forum, lorsque le marchand de sable passera enfin pour lui. C'est le seul membre de l'Huître à veiller aussi tard...
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Messagepar aminelicia » Jeu Jan 31, 2008 11:07 am

J'ai passé hier une journée difficile. Pourtant, pris par mon travail, je l'avais un peu oubliée. Elle était partie le matin sans me laisser un mot, m'abandonnant dans l'expectative et une grande inquiétude. Mais de temps en temps, je me rappelais de son absence avec un serrement au coeur qui me faisait un peu souffrir. Parfois aussi son doux visage m'apparaîssait comme dans un songe, et je voyais ses mains souples me caresser le visage. C'est pourquoi je me promettais de lui envoyer un e-mail, ce soir en rentrant à la maison, pour lui demander les raisons de son silence.
Croyez-moi, ce fut difficile de rédiger ce qui me tenait à coeur, lorsque les rayons du soleil avaient lancé leurs dernières lueurs au couchant et avaient disparu derrière l'horizon. Devant mon ordinateur, pas la moindre idée de ce que par quoi je devais commencer. Je pris alors une feuille blanche pour essayer de coucher noir sur blanc la lettre que je me proposais de lui écrire et de lui demander les raisons de son absence.
Là également, mon inspiration fut en panne. Comment découvrir cette succession des mots qui vous ouvrent la voie vers l'expression claire de vos sentiments et vous permettent de dévoiler le fond de votre âme?
Vers minuit, le sommeil m'avait fui et j'en étais encore à "patauger" pour débuter ma missive et commencer à lui dire combien elle me manque.
J'eus trop soif et je dus ouvrir mon réfrigérateur pour boire un verre de jus d'orange. Je ressentis une sensation de fraîcheur bienfaisante m'envahir tout le corps, sans pour autant que mon insomnie eût disparu.
Ce n'est que quand le muezzin de la mosquée voisine lança son premier appel pour la prière de l'aube qu'un éclair traversa mon esprit et qu'enfin je parvins à faire jaillir la première phrase de mon introduction épistolaire.
Jacques Brel m'aida beaucoup et j'entamais ainsi ma correspondance : " Mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour...". Le reste vint tout seul.
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Malo Zadim se fend d'un mot

Messagepar Diego Ortiz » Jeu Jan 31, 2008 11:31 am

Je me réveillai donc souvent dans les chemins de fer aériens avec toujours en face de moi un autre passager, coiffé d'un chapeau noir orné d'un ruban violet sombre. Dehors des gouttes de pluie battaient à la vitre, mais à mesure que mes yeux se faisaient à la pénombre je me rendais compte qu'il s'agissait d'un de ces lieux bien réels que j'avais traversés autrefois, et dans lesquels le mage à quatre sous, Malo Zadim, ne cessait de m'emmener revisiter encore et encore. La gare de Anhalterstrasse du S-Bahn de Berlin, peu avant la chute complète du Mur. Ensuite on allait traverser dans la nuit trouée de quelques ampoules à quarante watts les stations murées par les communistes, sous le centre historique de la ville, où tout était recouvert de la poussière de dizaines d'années.

Non, je ne me réveillais pas. Je frottais mes yeux et Malo Zadim était toujours là, avec ses airs paternes. On aurait dit cette fois que c'était la nuit mais il y avait un théâtre, ou du moins sa devanture illuminée d'ampoules pourpre et or. Je comprenais confusément qu'il fallait que j'entre mais une crainte archaïque me prenait : l'école n'avait-elle pas déjà commencé ? Celui que je voulais considérer comme un inconnu mais qui m'accompagnait partout, comme un vieux manteau, me soufflait à l'oreille de me secouer.

Au tableau l'équation était résolue depuis quelques secondes mais la voix cuivrée de la maîtresse me demandait, à moi, de me lever, et d'y ajouter quelque chose à la craie jaune, un résultat. "Tu dors debout, me demandait-elle, ou alors quoi ? Ce n'est pas sorcier."

C'était sorcier. Je m'appelais Diego Ortiz dans presque toutes ces histoires et mon marchand de sommeil, ou tout au moins s'affublait-il lui-même de ce titre, avait pour nom Malo Zadim. Pas vraiment le type de personnage que vous auriez l'envie de croiser au coin d'une ruelle sombre. Il ne me fixait jamais. C'est donc avec un regard en coin vers le moineau qui sautillait sur le rebord d'une des fenêtres, et non sans avoir balayé du regard un vaste ensemble de choses insgnifiantes, crayons à moitié rongés au fond des pupitres, restes naturalisés d'un brochet à la denture menaçante, chewing gums de la marque Malabar collés dans des endroits secrets, c'est alors que Malo déclarait à ma seule attention : "Non, Diego, tu ne dors pas debout, tu ne dors jamais, ta vie n'est qu'une longue insomnie, et je suis tout le temps là pour te tenir éveillé."

J'aurais voulu me plaindre du rythme infernal que la semi-déité couplée avec Kali prétendait m'imposer, mais ni les maîtresses d'école, ni ceux qui vous font un temps le bonheur de lisser vos draps, ni la déesse antérieure et supérieure Ishtar, ni le Dalai Lama, ni les dépositaires des noirs secrets des Hadrons, ne parvinrent à prendre mon histoire au sérieux lorsque je la leur racontai. Eveils et sommeils tout relatifs débouchant sur des temps et des espaces qui tenaient du rêve ou du quotidien, je tentai même une fois de leur faire comprendre que tout cela était à l'arrêt, que l'eau n'était plus distinguée correctement de la terre, et que le temps de nos vies et de nos personnes désormais se trouvaient consumés en un seul point fugace, dont la réalité demeurait à approcher, qui était à la fois l'instant et l'éternité.

Attendez voici que l'aiguille a tourné. Il ne s'est écoulé que trois minutes depuis que je vous parle, en frappant du poing contre la vitre qui sépare l'Est de l'Ouest, mais vous avez le regard dirigé ailleurs. C'est un certain Enki Bilal qui doit se marrer maintenant, s'il est de ce monde, avec sa fameuse pilule bleue qui fait tout oublier, et sa petite machine, celle de son héroïne je veux dire, qui avale sans sourciller les fadaises les plus abruptes.
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Messagepar aminelicia » Jeu Jan 31, 2008 2:03 pm

Le style de Diégo a quelque chose d'aérien et d'insaisissable. En même temps il parle au coeur et à l'esprit avec une aisance remarquable. Mystérieuse et évocatrice, riche et voluptueuse, son écriture donne l'impression d'évoluer vers un objectif lointain, pourtant facile à toucher comme un fruit mûr tombé d'un arbre et prêt à être dégusté. Son expérience de médecin interne et sa connaissance des psychologies humaines, me semble-t-il, n'y est-elle pas pour quelque chose?
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Messagepar Ishtar » Jeu Jan 31, 2008 3:30 pm

Je suis parfaitement d'accord avec vous Yacine, Diégo a un style raffiné et très agréable à lire.
Alors, en réponse à cette phrase de Diégo : "Et maintenant si les forums s'en trouvent alourdis, de ces petits essais de l'entre-deux qui me plaisent ces temps-ci, je puis naturellement me passer de les mettre en ligne"... surtout pas Diégo... continuez à les mettre en ligne. Vous lire, c'est comme abuser de psychotropes"
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