Perrine

Les nouveaux, n'hésitez pas à vous présenter !

Perrine

Messagepar Perrine » Mer Nov 28, 2007 5:59 pm

Depuis que je sais lire, j'ai toujours aimé ça. Je crois aussi que j'écris depuis que je sais le faire...
Petites histoires quand j'étais petite, puis deux romans "Je l'aime, ne me le tuez pas" et "Hijo de Africa", écrits entre 1999 et 2005.
J'ai aujourd'hui 22 ans et je suis en 4eme année de médecine à Dijon.
J'essaye désespéremment de trouver le temps de rêver pour me pouvoir me remettre à écrire...
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Messagepar Ishtar » Mer Nov 28, 2007 6:01 pm

Heureuse de te retrouver ici Perrine.
J'espère sincèrement pouvoir lire prochainement un nouvel ouvrage de toi; ton écriture est tellement altruiste, que c'est un plaisir de se laisser emporter par elle.
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Messagepar becdanlo » Mer Nov 28, 2007 6:08 pm

Ouf, notre "mascotte" est arrivée à bon port !

En ton honneur, je mets des accents malgré mon clavier Qwerty, c'est la première fois (rire)
Il faut taper alt 130 pour le (é), alt 138 pou le (è) ..... et ainsi de suite,

:wink:
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Messagepar Philipum » Mer Nov 28, 2007 7:38 pm

Coucou Perrine !

Tu dis que tu n'as plus le temps de rêver... c'est triiiste :cry:

Parfois on est débordé par le travail, les études, ou autres réalités de la vie qui nous bouffent toute notre énergie. Mais as-tu au moins le temps de lire une histoire le soir avant d'aller te coucher ? Quand je suis crevé, c'est l'une des rares choses que j'aie encore envie de faire.
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Messagepar Perrine » Sam Déc 01, 2007 3:17 pm

Salut à tous,
Désolée, bientôt la reprise des cours, bientôt le retour au couvent :lol:
Plus trop le temps de passer par là !
Philipum : lire une histoire avant d'aller me coucher ? Souvent, le soir, je suis trop crevée pour lire, juste assez en forme pour m'endormir devant un film ou une émission qui vole pas haut... Et puis, quand je suis en période de cours et que je passe la journée dans les bouquins, j'ai certainement pas envie d'en ouvrir un autre le soir, même s'il est bien plus plaisant.
C'est pas que j'ai pas le temps de rêver, mais j'ai jamais l'impression d'avoir l'esprit assez libre pour prendre le temps de penser à rien. Toujours un truc à faire, un truc à penser.
Mais bon, je suis pas là pour me plaindre, alors j'arrête !
Dites, vous laissez tomber l'autre forum ?
Moi pas avoir tout compris ! :lol:
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Messagepar Philipum » Mar Déc 04, 2007 9:51 am

Perrine a écrit:
Souvent, le soir, je suis trop crevée pour lire, juste assez en forme pour m'endormir devant un film ou une émission qui vole pas haut...


:( C'est vraiment trop triste.

C'est comme si je connaissais une personne au goût délicat, au palais extraordinairement développé, mais qui, n'ayant pas le temps de faire la cuisine ni l'argent pour aller au resto, ne se nourrirait que de saucisses...

Et la musique ? Simplement s'allonger et écouter de la belle musique, juste pour se détendre après une journée de dur labeur ?
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Messagepar Diego Ortiz » Ven Jan 04, 2008 10:23 pm

Longtemps je fus interne en médecine, puis en psychiarie lorsque j'ai changé de direction. Les jours, les nuits de garde, les chambres où l'on tente de se laisser hypnotiser par le voyant de charge du défibrillateur sur le chariot de réanimation, le bip qui sonne au plus profond du sommeil et vous donne l'impression que votre coeur s'arrête, à moins que le bip ait été une pure hallucination hypnagogique, et qu'il n'y ait personne au bout du fil quand vous rappelez. Les repas pris seul sur un plateau refroidi, au bout d'un couloir qui sent le désinfectant.

Beaucoup de couloirs, beaucoup d'ascenseurs, et même des galeries souterraines, dans les hôpitaux la nuit. Et la mort, la douleur, l'angoisse, les cris de l'halluciné dans une chambre fermée. Les coups, les accidents de moto et les suicidés aux urgences. Je me souviens d'un agité que j'étais seul à suivre à la trace, avec dans la poche de ma blouse, en plus de l'attirail ordinaire, une seringue remplie de neuroleptique sédatif, avec l'impression de me trouver du côté des salauds et des agents de la mort. Caractéristique : il cassait toutes les horloges des couloirs d'un coup de poing et se blessait en brisant le verre. Je pus donc le suivre à la trace, goutte de sang par goutte de sang. Je l'ai finalement trouvé recroquevillé au fond d'un ascenseur. Tout le monde était réveillé cette nuit-là, mais je me sentis très seul avant l'arrivée des secours quand il s'en prit à moi.

Je vous souhaite naturellement les stages et les gardes les plus sereins possibles, et surtout de passer l'internat. Je n'ai jamais regretté d'avoir choisi ce métier malgré ses duretés intrinsèques. L'univers de l'hôpital la nuit - et plus tard de la ville et de ses quartiers glauques, lors des gardes ambulatoires - recèle une sorte de poésie, ou du moins nécessite, pour tenir contre le sommeil et parfois contre des émotions difficiles, l'exercice d'une pensée décalée, en recul, qui a en soi, je le crois, une portée créative et poétique.

Pour ma part, je n'ai jamais pu appliquer à la lettre les conseils de Philipum. Je crois que la vie actuelle de notre amie, sur la dernière ligne droite avant la première accalmie, comporte l'art de gérer la fatigue et de rester intact en se réservant pour plus tard. Et aussi de garder les yeux et le cœur ouvert. Les rapports humains, avec les malades, les familles, les collègues, sont nantis d'une proximité et d'une densité extraordinaire. Toutes les nuits à deux heures, dans tel hôpital de zone, nous nous chargions, en réanimation, de faire un repas correct : table mise, draps et alèses faisant office de nappes, rosbif, salade, tout en surveillant les écrans du monitoring. Ensemble, nous nous sentions forts. Nous voyions arriver presque avec joie "l'hémorragie digestive massive" avec son ballet spécifique, voies veineuses, glace, sonde à ballonnet, etc.

Tout cela date un peu pour moi (années 80) mais les bousculades et les chocs, les moments de solitude de fatigue et d'humeur sinistre, on finit par les dépasser sur le mode de l'overdrive des anciennes Jaguar : tout d'un coup, lors d'un week-end de creux, voici qu'on abat plus de travail d'écriture et de réflexion qu'on ne le ferait ordinairement en un mois entier.

Cela vaut la peine de tenir le coup, de continuer à lire pendant les heures libres même dans un état second, et de prendre ici où là quelques notes, souvent pour se défouler plutôt que de faire de l'art. Il me semble que cet exercice a constitué pour moi une défense très productive sur le moment, et qu'elle marque encore, malgré les années, ma façon d'aborder une feuille blanche, et maintenant le fichier verge. Ensuite on se fait à la routine avec moins de fatigue, et ensuite, lorsqu'on parvient à l'âge où la fatigue et l'insomnie ont davantage de retentissement, on se met des limites, on se trouve à des postes qui demandent de la réflexion tranquille et qui offrent le temps de la réaliser. Rappelez-vous que beaucoup de médecins ont eu une bonne plume, Perrine.

Vous avez donc deviné que je vous souhaite de tout cœur une bonne année 2008, en restant impavide devant les montagnes de livres à mémoriser, le couvent, et autres demi-joies. Rien ne sera perdu. Je me réjouis de lire non seulement ce que vous avez écrit si tôt, et ce que vous allez remettre sur le métier dès que vous le pourrez, et ce moment n'est peut-être pas aussi éloigné que vous le croyez.

Amicalement,
Diego Ortiz

PS Pour les autres : je suis un peu long car je m'adresse à une jeune collègue et me souviens parfaitement des difficultés à trouver de l'air pendant ces années initiatiques. Je m'identifie donc volontiers à Perrine. Après la montagne, des vallées. Cela ne vous ennuie pas, j'espère. D.O.
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Messagepar Ishtar » Sam Jan 05, 2008 1:27 pm

Diego Ortiz a écrit :
Citation:
Je me souviens d'un agité que j'étais seul à suivre à la trace, avec dans la poche de ma blouse, en plus de l'attirail ordinaire, une seringue remplie de neuroleptique sédatif, avec l'impression de me trouver du côté des salauds et des agents de la mort. Caractéristique : il cassait toutes les horloges des couloirs d'un coup de poing et se blessait en brisant le verre. Je pus donc le suivre à la trace, goutte de sang par goutte de sang. Je l'ai finalement trouvé recroquevillé au fond d'un ascenseur. Tout le monde était réveillé cette nuit-là, mais je me sentis très seul avant l'arrivée des secours quand il s'en prit à moi.

Vous vous promeniez avec une seringue remplie de neuroleptique sédatif dans la poche de votre blouse blanche. Cela me fait songer à ce que l'on raconte sur l'enfer des hôpitaux psychiatriques, sur les surveillants indignes qui s'acharnent sur les fous en les abrutissant de coups et de drogues.
Dites-moi Diego que ce n'est pas cela l'hôpital psychiatrique ?
Et ce malgré, la cohorte des assassins sadiques et fous dangereux qui peuvent s'y trouver.
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Messagepar Diego Ortiz » Sam Jan 05, 2008 4:18 pm

Je vous raconte là un épisode qui m'avait marqué en 1983 dans un hôpital général et non psychiatrique. Je prends le risque de ne pas m'y présenter à mon avantage. Je voulais exprimer à Perrine qu'on est amené à traverser de drôles de mondes et de curieuses situations d'inversion des rôles et d'anomie. En effet, dans cette scène, qui fut aussi l'occasion d'une prise de conscience qui me reste toujours à l'esprit depuis lors, les limites entre bourreau et victime sont brouillées, avec toutes les émotions troubles qui vont avec. Je pourrais un jour écrire une nouvelle à propos de ce genre de dérapages. Rien que pour cette année lointaine, qui fut la première de mon internat en Suisse, on en pourrait déballer des dizaines.

C'était un dimanche, jour des visites. L'homme passait d'un étage à l'autre en criant et en cassant les horloges. Pourquoi les horloges ? Tout le monde était planqué derrière les portes entrouvertes des chambres, qui se fermaient sur mon passage. J'étais l'interniste de garde, le dernier rouage. Je me souciais plutôt des infarctus peu stables et des chocs septiques, quand cette histoire m'a été envoyée dans les jambes. Les gens étaient lâches, la police en route, et moi chargé de limiter les dégâts. Cet homme n'allait pas bien pour une raison que j'ignorais et que j'ignore encore. Il était ivre. Je ne l'ai jamais piqué, il est parti comme il était venu. Quand j'ai ouvert la porte de cet ascenseur il m'a crié des injures, à cause des baskets que je portais, alors que je recevais un salaire de ministre. Je fus immédiatement soulagé. Cela aurait pu se passer dans n'importe quel bistrot. Ce n'était pas un fou dangereux. Je n'avais d'ailleurs pas emporté d'arme. La seringue au cas où, oui, mais cette petite seringue remplie de prazine et de phénergan, des trucs de l'époque, n'aurait pas eu lieu d'être si les citoyens valides, au lieu de se cacher, étaient simplement venus à plusieurs pour le raisonner. Cela arrive tout le temps dans les bistrots et seulement parfois cela se termine mal. Quant à moi, qui étais moins fort que lui, je craignais surtout qu'il ne blesse les malades, renverse les chaises roulantes. Il y a plusieurs lectures possibles, voyez-vous, jusqu'à ce qu'on ait une bonne représentation du contexte.

Cela m'a rendu vigilant; en fait d'autres histoires plus graves m'ont rendu vigilant à cette époque-là. Le fait d'agir en rouage d'un système et d'en condenser toute la violence, involontairement certes, mais sans recul ni effort de discernement. Ou d'être associé indirectement, de cautionner par le silence. Il n'est pas question ici du Dr Mengele dont j'ai rapporté l'interview dans mon blog des Chiens de Choglamsar. Mais plutôt de ces glissements qui finissent par vous jeter dans l'erreur. Devenir malgré soi un gardien du camp de concentration. Vous aurez remarqué que mon blog tourne autour de cela, à propos du traitement qui est réservé par la Suisse officielle, après l'approbation les yeux brouillés et les soleils brouillés de 68% des votants un 24 septembre 2006, d'une loi qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2008 et qui confine au projet d'épuration ethnique. Mais peut-être cela sort-il un peu du sujet ?

Quant aux hôpitaux psychiatriques, le pire y côtoie le meilleur. A Genève nous avons depuis les années 1980 une loi qui doit compter parmi les plus progressistes en Occident. Un dispositif qui met des conditions très strictes à l'internement non volontaire. Le droit de demander sa sortie et d'être entendu par une commission de contrôle sous 48 heures si les médecins n'obtempèrent pas. Le droit de lire et de photocopier son dossier intégralement sur simple demande aussitôt qu'on est en état de le faire. Pas d'électrochocs, pas de camisole, un passage infirmier tous les quarts d'heure pour ceux qui sont en chambre fermée. C'est bien, on pourrait dire. Eh bien non, ce n'est pas parfait. Cela fait bientôt 10 ans que je ne travaille plus en hôpital. Mais je me souviens de cette violence structurale face à l'imprévu de la folie aussi bien que du jour où notre équipe médicale fut sommée de faire face aux besoins de vingt mille réfugiés soudanais arrivés à pied pendant la nuit, à Arinyapi, nord de l'Ouganda, 7 février 1989. Vous connaissez ces contrées. Saison sèche. Pas d'ombre. A perte de vue des groupes massés sous des manguiers. L'armée ougandaise qui s'énerve, le HCR qui tarde, l'ambassadeur de France qui passe et qui donne une liasse de shillings à un pauvre hère dont la chemise est déchirée, lequel est immédiatement coincé et tabassé par un groupe de ses compagnons d'infortune sans même attendre le départ de l'ambassadeur. Les bébés qui pleurent, les femmes qui implorent, et la méningite qui rampe, comme à chaque saison sèche dans la région subsaharienne. Je vous le raconte à vous spécialement, Ishtar, car je suppose que vous avez dû vous trouver confrontée, comme certains membres, à ce type d'affaires humaines.

Je suis trop disert, toujours. Je voulais seulement vous dire, et aussi à Perrine que je ne connais pas, que les incidents initiatiques de 1983 m'ont servi en 1989 et me servent maintenant, dans un effort constant pour ne pas devenir à mon tour un rouage meurtrier. Et d'ailleurs, si je me mettais à boire, il n'est pas invraisemblable que comme lui je m'attaque aux horloges. Je ne sais si je réponds à votre point d'interrogation. Probablement non. De toute façon, l'asile, les fous il y en a toujours davantage dehors que dedans. Et sans cesse des changements de rôles, des balles vissées.

Avez-vous lu "La Chambre numéro 6", de Tchékov ? Moi non plus, pas récemment. Je raffolais pourtant de Tchékov. Et des horloges, je m'en suis toujours méfié.

Amicalement, D.O.
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Messagepar becdanlo » Sam Jan 05, 2008 5:16 pm

Diego Ortiz a écrit:

Citation:
L'univers de l'hôpital la nuit - et plus tard de la ville et de ses quartiers glauques, lors des gardes ambulatoires - recèle une sorte de poésie, ou du moins nécessite, pour tenir contre le sommeil et parfois contre des émotions difficiles, l'exercice d'une pensée décalée, en recul, qui a en soi, je le crois, une portée créative et poétique.


J'ai le sentiment que vous ête dans le vrai... c'est, par exemple, la distance nécessaire pour passer d'un vécu à une fiction...
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Messagepar Ishtar » Sam Jan 05, 2008 5:37 pm

Diego Ortiz a écrit :
Citation:
l'asile, les fous il y en a toujours davantage dehors que dedans

C'est tellement vrai, il y a des personnes qui ont parfois des conduites paradoxales faites de destruction avec des aptitudes à la haine, à l'aversion et à la violence incontrôlées.
Ce qui me sidère, c'est que l'Occident a brâdé des armes aux régimes les plus douteux, les américains les proposent en vente libre et chacun fait mine de s'offusquer lorsque l'acheteur a le mauvais goût d'en faire usage.
C'est aberrant...

Diago Ortiz a écrit :
Citation:
notre équipe médicale fut sommée de faire face aux besoins de vingt mille réfugiés soudanais arrivés à pied pendant la nuit, à Arinyapi, nord de l'Ouganda, 7 février 1989. Vous connaissez ces contrées. Saison sèche. Pas d'ombre. A perte de vue des groupes massés sous des manguiers. L'armée ougandaise qui s'énerve, le HCR qui tarde, l'ambassadeur de France qui passe et qui donne une liasse de shillings à un pauvre hère dont la chemise est déchirée, lequel est immédiatement coincé et tabassé par un groupe de ses compagnons d'infortune sans même attendre le départ de l'ambassadeur. Les bébés qui pleurent, les femmes qui implorent, et la méningite qui rampe, comme à chaque saison sèche dans la région subsaharienne. Je vous le raconte à vous spécialement, Ishtar, car je suppose que vous avez dû vous trouver confrontée, comme certains membres, à ce type d'affaires humaines.

J'ai connu les émeutes sanglantes au Zaïre en 1991, 1993 et 1995 et à ce jour, je n'ai toujours pas compris quels étaient les boutons déclencheurs à cette montée de violence soudaine.
Je suis incapable de banaliser les images d'horreur que j'ai vu et je ne peux comprendre les personnes qui se disent avoir perdu leur capacité à s'horrifier.
Comment accepter pareille force d'inertie devant les appels de détresse lancés par les populations écrasées dans des camps de réfugiés ?
Triomphe de l'abrutissement et de l'apathie ?

Diego Ortiz a écrit :
Citation:
Quant aux hôpitaux psychiatriques, le pire y côtoie le meilleur. A Genève nous avons depuis les années 1980 une loi qui doit compter parmi les plus progressistes en Occident. Un dispositif qui met des conditions très strictes à l'internement non volontaire. Le droit de demander sa sortie et d'être entendu par une commission de contrôle sous 48 heures si les médecins n'obtempèrent pas. Le droit de lire et de photocopier son dossier intégralement sur simple demande aussitôt qu'on est en état de le faire. Pas d'électrochocs, pas de camisole, un passage infirmier tous les quarts d'heure pour ceux qui sont en chambre fermée. C'est bien, on pourrait dire. Eh bien non, ce n'est pas parfait.

J'ignore où l'on en est en Belgique concernant les institutions psychiatriques mais je sais que depuis de nombreuses années, la "camisole de force" et l'internement forcé sont abandonnés (sauf dans des cas de névroses bien spécifiques) pour un traitement bien dosé qui permet aux patients de reprendre une vie professionnelle et familiale.

PS. Je ne connais pas Tchékov et cela fait des années que je ne porte plus de montres (sourire)
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Messagepar Perrine » Dim Jan 06, 2008 8:13 pm

Bonjour à tous, et merci à Diego pour son témoignage.
Je ne sais trop que répondre après tout ça :)
Je trouve que nous ne sommes pas bien pris en charge pendant nos études si longues et surtout si pénibles. Je ne parle pas de la masse de travail et du stress des examens : c'est le prix à payer lorsque l'on s'engage dans de telles études. Je veux parler des stages, du contact avec les patients, de l'entrée dans la vraie vie. A peine sortie de l'adolescence, on est confronté à toutes les misères du monde : la maladie, la dépendance, la mort. La souffrance, le corps déformé par la maladie, les blessures, la vieillesse, les escarres. Le vomi, le sang, la merde. Mais surtout, le désespoir, l'envie d'en finir, le sentiment d'humiliation et de dévalorisation de soi lorsqu'on dépend des autres pour tous les gestes du quotidien.
On ne nous préviens pas de tout ça. On nous dis qu'on va faire un beau métier, qu'on va sauver des vies. Mais qui sait vraiment à quoi s'attendre ?
Lors de mon tout premier stage j'ai vu un homme mourir sous mes yeux. Qui m'avait parlé de ça avant ? Qui nous avait prévenu qu'on allait être confronté à toutes les questions des patients, des plus anodines aux plus essentielles? Que dire quand on a 20 ans à un patient qui vous serre la main de toutes ses forces en pleurant et en vous disant qu'il ne veut pas mourir ?
Je me suis souvent demandé si j'étais vraiment faite pour ce métier. Si je ne devrais pas faire tout autre chose, un métier au service des gens mais qui demande moins d'implication "morale". Après tout, si ça n'avait pas été moi, quelqu'un d'autre aurait pris ma place et aurait sans doute fait aussi bien que moi.
Mais non. Quand nous a ouvert les portes de ce milieu, je crois que c'est comme si on s'était engagé. En tout cas, c'est comme ça que je le vois. Heureusement, ouf, enfin, cette année, après quatre années à apprendre des kilomètres de choses obscures, les secrets de la médecine me sont enfin révélés. Enfin. :wink:
On nous apprends à nous préoccuper de la santé mentale des patients mais qui se préoccupe de notre bien être, à nous ? Nous ne sommes comme nos patients que de pauvres mortels...
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Messagepar Christian Domec » Dim Jan 06, 2008 10:42 pm

Bonjour Perrine,
Perrine a écrit:
comme nos patients que de pauvres mortels...

Votre témoignage, vos hésitations, votre sentiment d'être parfois perdue, désemparée lorsque vous êtes confrontée à l'aboutissement d'une vie sont touchants.

Pouvons-nous être préparé ? L'apprendre ? Je n'en suis, malheureusement, pas persuadé. Nous sommes toujours en apprentissage, confrontés à des situations parfois semblabes mais jamais identiques.

La main et le silence d'une jeune femme à laquelle se cramponne un agonisant sont certainement des lueurs inestimables même si elles ne suffisent pas à apaiser. Cette frêle lumière tremblotante est précieuse. Entretenez-là.

Christian (ému).
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Messagepar Diego Ortiz » Lun Jan 07, 2008 12:03 am

Ah, bonjour. J'attendais avec un peu d'impatience que vous vous manifestiez, car à la fin je me sentais un peu gêné que nous nous exprimions dans un sujet dont le nom que vous vous êtes donné forme le titre, sans que vous soyez là explicitement, dans votre dos en somme, sur votre compte, alors que naturellement vous y étiez à chaque phrase que nous écrivions en écho à votre présentation. Vous auriez pu finir par vous sentir dépersonnalisée, réifiée, récupérée. Mais heureusement vous faites votre entrée juste avant que cela puisse devenir le cas. J'approuve sans réserve chacune de vos expressions.

Je craignais avoir un peu trop évoqué le côté sombre. Non, personne n'a tenu à votre place la main de celui qui ne voulait pas mourir. Vous aurez été pour lui l'unique. Et non, personne ne viendra effacer en vous le souvenir de celui, le tout premier, qui ne voulait pas mourir. Il aura été lui aussi l'unique, l'ineffable, le passeur dans un défilé dont le retour vous est désormais barré.

L'état de la science est encore bien maigre, et quant à l'art, dans ce domaine, il se sculpte dans le marbre de la mort et de la douleur personnelle : ce que je voulais dire en parlant d'initiation traumatique. Il faut ajouter, bien entendu, que ce parcours n'est pas le privilège des médecins : j'évoquais pour vous les miens, parcours et privilège, parce que la médecine en ses divers domaines a été le lieu principal de ma formation personnelle, et je crois, à vous lire, que tel sera aussi le cas pour vous.

Par contre, je crois que les mystères essentiels ne nous sont révélés ni par nos études, ni par nos expériences personnelles, si jamais ils le sont. Les secrets de la médecine comme de l'existence, quand j'ai eu le temps de souffler et de lire un peu d'autres choses, m'ont paru très justement condensé dans ce mot d'ouverture de "Tristes Tropiques", de Claude Lévi-Strauss : "L'approche d'une vérité se reconnaît à l'insistance que celle-ci met à se dérober".

Côté corporatif et syndicaliste, avec trente années de décalage, il me paraît évident qu'on vous jettera longtemps à la figure votre vocation quand il s'agira de vous exploiter dans les hôpitaux, puis l'accusation de paternalisme (un comble), de mandarinat, et de fatuité infondée. Des masseurs, des bateleurs, des pinailleurs, des traditionalistes, des avant-gardistes, des patrons, des groupes professionnels entiers vous jetteront à la figure la question du statut de médecin auquel vous oserez prétendre, alors que la vérité se trouve du côté des tisanes et de la méditation.

Quand vous adopterez la position plus ouverte et plus humble du "not knowing" postmoderne, de la liquidation des aspects les plus toxiques du rôle d'expert qui vous est socialement assigné, on vous demandera d'être plus directive, et de prendre sur vous la question de la prise de décision en situation d'incertitude, qui est si omniprésente dans cette profession, en tant que clinicienne. Vous vous reprendrez facilement en vous souvenant que nom d'un chien, personne n'était là pour prendre telle main à votre place, et ainsi de suite, y compris certaines prises de consciences qui surgissent inévitablement au voisinage de la douleur et de la mort alors que, après tout, vous auriez eu devant vous quelques belles années pour prolonger les heureuses illussions de l'adolescence en Occident.

Je vous confesse que c'est dans les services de médecine que j'ai appris à taper de plus en plus vite à la machine, à l'époque des Olympia majestueuses avec leurs rouleaux encrés qui pâlissaient, leurs chariots qui ne passait pas tout seul à la ligne, et des flacons de tippex qui, avec les effluves de la colle à rubans d'ECG, tout cela avec de plus en plus de hâte afin de reprendre mon vélo sous la pluie et d'aller manger les restes dans des soirées où j'arrivais toujours bon dernier, et pour aller me coucher pas trop tard car demain rebelote.

Je ne sais pas si je serais volontaire pour repasser par tout cela mais je crois que oui, si mon énergie d'alors m'était rendue. En tout cas je ne regrette rien et veux croire que vous non plus ne vous êtes pas trompée, que vous aussi rebondirez sur les contraintes et profiterez pleinement, sur un plan existentiel, de ce que ce métier est capable d'apporter à quelqu'un. Et que vous vivrez ces moments curieux d'inversion des rôles, où ce seront vos propres patients qui prendront en main votre éducation et vous motiveront pour avancer. Même si un jour vous arrêtez de pratiquer, même si vous écoutez les sirènes de la création littéraire, rien n'aura été en vain, et vous n'aurez pas besoin de vous pincer pour vous dire que la vie n'est pas qu'un rêve, il vous suffira de penser à l'homme au coeur serré, à son regard affolé, celui auquel vous êtes parvenue à rendre la sérénité en étant simplement vous-même, mais sublimée, en mettant en œuvre tout ce qui vous avait construite jusqu'à vous amener jusqu'à cette main tendue, et à la sentir se détendre tandis que les yeux se voilaient et que l'homme passait de l'autre côté, avec une simplicité dans l'acte qui confinait à la banalité.

Et enfin comment parler de ces moments de joie et de jubilation, de bonheur profond, quand vous réalisez non seulement tout ce que je viens de décrire mais aussi que cela fait la différence, et que c'est vous, cultivée et présente, qui sentez monter en vous le désir et la capacité de pratiquer l'art en toute liberté, car c'est à cette condition, et à quelque distance des experts et des guidelines, avec le doute pour compagnon, que vous parvenez au meilleur de vous-même dans la spécialité que vous aurez choisie.

Well, en somme, un programme pas plus mauvais que beaucoup d'autres!
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Messagepar Ishtar » Lun Jan 07, 2008 9:44 am

Bonjour Perrine,
Le maintient en vie d'être absent, épuisé, grabataire, suspendu à des machines est une situation inhumaine où se vit d'immenses détresses difficiles à gérer autant par les équipes soignantes que par les familles. Personne n'est préparé à cela et les décisions sont souvent délicates car il s'agit de savoir "jusqu'où arrêter la lutte contre la mort".
Cependant, les nouveaux moyens offerts à la médecine permettent de limiter la souffrance ainsi chacun est moins "écrasé" par l'avilissement des maux de la vie. C'est une chose importante me semble-t'il.
Imagine-toi médecin au XVIIIème siècle :?

Au niveau professionnel, je suis en contact avec des médecins (généralistes et spécialistes). La plupart, ont débuté leur activité professionnelle dans l'humanitaire (Croix Rouge, MSF,...). Tous, ils disent que cela a été pour eux, une expérience inoubliable et certains ne vivent plus que pour ça.
C'est un créneau à ne pas dédaigner Perrine.
Au vu de son expérience sur le terrain, je suis certaine que Diego pourra t'expliquer cela mieux que moi.
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