Chapitre 7

Le coin à Shoun

Chapitre 7

Messagepar Shoun » Sam Fév 23, 2008 11:19 pm

Le dernier rayon de lumière disparut lorsque Adan finit de poser le quatrième coin de la nouvelle affiche. La ville fut tout à coup beaucoup moins rassurante, et le froid n’attendit pas longtemps avant de se faire ressentir. Le villageois était fier de lui : cette soirée-là, il la passerait chez lui, au chaud ; et non pas perché au sommet de son échelle, avec pour seule lumière l’éclat de la pleine lune. Satisfait, il se laissa glisser jusqu’au sol, puis fit basculer son échelle sur le côté, avant de la ranger soigneusement dans l’entrepôt réservé à cet usage.
D’un pas rapide, il se plaça de l’autre côté de la place, comme à son habitude, pour vérifier si l’affiche faisait bonne impression, même si cela n’était pas chose facile dans la pénombre.
Un mystérieux bâtiment imaginaire, qui représentait le Tenebrarum, entièrement fait de noir, était réduit à l’état de cendres. En observant l’immense Soleil qui brillait au dessus de lui, on en déduisait que ce dernier avait fait fondre les fondations. Au premier plan, la Mage Noire, dans son éternelle combinaison sombre, était agenouillée à terre, une main sur sa poitrine, tentant vainement d’empêcher un flot de sang noir de s’échapper de son corps.
Il avait reçu cette affiche quelques heures auparavant, et avait reçu l’ordre de la placer sur la pancarte le plus rapidement possible, selon le désir du Zenitium. Grâce aux quelques mots qu’il avait réussi à voler de la conversation entre les deux gardes qui étaient venus lui annoncer son travail, il comprit que cette image était censée circuler dans tout le royaume de Spira. Il apprit également que la Mage Blanche avait quitté Kaïsha, mais ne parvint pas à savoir quelle était sa destination. D’ailleurs, les deux mercenaires n’avaient pas l’air d’être au courant de la raison du départ de Yuna Deloa.
Adan ne savait pas pourquoi le Zenitium provoquaient de la sorte les mages noirs, mais quelque chose au fin fond de lui-même lui disait que ces derniers ne resteraient certainement pas de marbre devant cette attaque indirecte. Et il n’avait pas tort.

Il marchait dans une épaisse obscurité pour regagner son domicile lorsqu’il entendit un étrange murmure scander son nom.
« Adan… Adaaaaaaan… Adan…
Le mot était à peine audible, et semblait provenir de derrière des caisses de bois qui gisaient devant une petite bâtisse. Le poseur d’affiche s’immobilisa et tendit l’oreille. La voix poursuivit son chuchotement, toujours sur la même tonalité, comme si elle avait été programmée juste pour être capable de ne sortir qu’un seul et unique son. Puis, le silence retomba brutalement, comme si le murmure s’était soudainement évanoui dans le néant.
Courageusement, Adan se baissa le plus discrètement possible, et ramassa un petit morceau de bois contre lequel il avait buté en s’arrêtant. Il n’avait jamais su formidablement bien visé, cependant, il se concentra et lança son projectile derrière les caisses. Il sut qu’il n’avait pas manqué sa cible.
Un mouvement dévoila la présence de l’homme caché derrière les caisses. Se massant le crâne, à l’endroit où le morceau de bois l’avait percuté, il se releva tant bien que mal. Adan l’observait, sur la défensive, prêt à prendre les jambes à son cou s’il jugeait l’inconnu trop dangereux. Mais sa tenue de villageois et son air quelque peu ahuri le rassura, et il s’approcha de lui sans trop de méfiance.
- Je suis désolé, s’excusa-t-il poliment. J’ai cru que vous me vouliez du mal. Vous m’avez fait peur, alors j’ai agi sans vraiment réfléchir. Mais ne m’en voulez pas, j’ai juste fait ça pour me défendre.
L’autre, tout en continuant à se frotter le front, approuva d’un signe de tête. C’est en le dévisageant qu’Adan découvrit l’identité de son interlocuteur.
- Mais… vous êtes Whispe ! Vous êtes l’homme dont tout le monde parle ! Celui qui aurait un don pour la voyance !
Il avait employé « aurait » car il n’avait jamais vraiment cru qu’une personne puisse être capable de prédire l’avenir et de savoir la tournure que prendrait les évènements avant que ceux-ci ne pointent le bout de leur nez. Le vieil homme barbu répondit à nouveau par un hochement de tête affirmatif.
- Oui, c’est bien moi, confirma-t-il. Je n’ai pas l’habitude de sortir de chez moi, mais ce soir, je me sentais obligé de le faire, Adan.
Le ton de sa voix était tout de qu’il y avait de plus inquiétant, et le poseur d’affiche n’aurait pas été surpris si le prophète lui annonçait une apocalypse imminente. Son air assommé, sans doute à cause de la pièce de bois qu’il avait reçu en pleine tête, ses vêtements trop grands pour lui, sa barbe irrégulière et embroussaillée, faisaient de lui l’homme le plus bizarre qu’Adan n’ait jamais vu. D’ailleurs, il ne lui inspirait pas vraiment confiance. Soudain, avant que le brave villageois n’ait le temps de reprendre la parole, l’homme se raidit, comme s’il était victime d’une crise d’épilepsie. Ses yeux ressortirent de leurs orbites, et sa respiration ressemblait plus à un râle qu’à un souffle normal. Le poseur d’affiche se précipita vers lui, ne sachant pas vraiment si cela pourrait l’aider, mais le prophète le repoussa brutalement.
- Ce n’est rien, lui assura-t-il dans un sourire qui était plus proche de la grimace. Cela m’arrive de temps en temps.
Cependant, il accepta volontiers le bras qu’Adan lui proposait, et s’appuya dessus en attendant que la crise passe. Cet évènement confirma les pensées d’Adan sur ce mystérieux vieillard. Quelques minutes plus tard, quand il parvint enfin à retrouver son souffle, quoi que sa respiration restait légèrement saccadée, il se redressa avec difficulté, et prit le poseur d’affiche par les épaules, comme un père l’aurait fait à son fils. Plongeant son regard dans celui d’Adan, il lui annonça la raison de sa sortie nocturne.
- Adan, la raison pour laquelle je me trouve dehors, est la suivante. Je suis venu te chercher, pour te mettre en garde. J’ai eu une vision au cours de l’après-midi. Adan, il faut me croire.
- Croire quoi ? s’impatienta le villageois, impatient. Je ne crois pas aux prédictions. Ces choses-là n’existent pas. Ce sont des balivernes.
Les yeux du vieillard s’emplirent de tristesse et de désespoir.
- Je ne peux malheureusement pas t’obliger à agir comme je le souhaiterais. Mais je te mets en garde. Il ne faut pas que tu retournes chez toi ce soir, Adan !
Le poseur d’affiche reçut l’avertissement comme un coup dans le ventre. Ne pas rentrer chez lui ? Mais où irait-il ? Et puis, pourquoi ne pourrait-il pas y retourner ?
- Qu’est-ce qui vous fait dire ça, Whispe ? Je ne crains rien chez moi. Je suis en sécurité.
- Non, non, continua le prophète. Je ne sais pas ce qui va arriver, mais je sens la menace planer sur ta maison. J’en suis sûr, Adan, j’en suis sûr. Je le sens. C’est imminent, ça arrivera.
Adan, par pitié, n’y vas pas !
Le vieil homme s’était agrippé au col d’Adan, comme s’il le suppliait. Mais le villageois ne croyait pas Whispe. Il n’avait pas l’intention de gâcher sa soirée à cause d’un homme avançant des prédictions qui se révéleraient sûrement fausses. D’un mouvement souple, il se dégagea de l’emprise du vieillard et s’éloigna de lui en courant. Whispe ne fit pas un mouvement pour le rattraper. Son corps usé par l’âge ne le lui permettrait pas. Mais il tenta, dans un dernier élan d’espoir, de l’empêcher de continuer à plonger dans la bêtise, et essaya de le convaincre.
- Adan ! cria-t-il. N’y vas pas ! Elle viendra ! J’en suis sûr ! Elle viendra te trouver !
Le poseur d’affiche s’arrêta en entendant ces mots. Elle ? Il avait envie d’en savoir plus, juste par curiosité. Après tout, la plupart des gens du village le croyaient. Ses prédictions s’avéraient-elles parfois justes ?
- Qui donc, Whispe ? lui demande-t-il en se rapprochant lentement. Qui donc va venir me trouver ?
Le prophète se tenait toujours au même endroit, étonnamment droit pour un homme de cet âge.
- La mort, Adan. La mort viendra te trouver.
Adan soupira. Comment avait-il pu espérer tirer quelque chose d’intéressant d’un fou ? Ce que le vieillard avait voulu dire par « elle » n’était rien d’autre que la mort. Il ne mourrait pas ce soir. Il n’y avait pas de raison. Décidé à ne plus écouter ces maudites paroles, il fit demi-tour et reprit sa course, sans se retourner une seule fois. Le vieil homme leva instinctivement le bras pour l’arrêter, mais il savait qu’il ne pouvait plus rien faire.
- Adan…murmura-t-il inutilement.

Adan courait, parcourait les rues à vive allure, sans s’arrêter, en regardant droit devant lui. Il fonçait à travers le village en essayant de ne pas penser aux paroles de Whispe. Ne pas penser, non. Avancer, sans réfléchir. Courir, courir jusque chez lui.
Une pluie fine commença à tomber, mais la chute d’eau fut rapidement beaucoup plus importante, et Adan ne tarda pas à être trempé. Il faillit déraper sur le sol humide lorsqu’il s’arrêta devant chez lui. Les ruelles étant mal éclairées, il aurait continué sa course s’il n’avait pas été suffisamment vigilant. Les maisons étaient difficiles à distinguer dans l’obscurité. Il ouvrit la porte aussi vite qu’il le put, et la referma à clé derrière lui, comme s’il avait voulu échapper à quelqu’un qui le poursuivait.
A présent enfermé, en sûreté dans sa demeure, le poseur d’affiche trouva son comportement parfaitement stupide. Qu’avait-il eu à s’enfuir de la sorte devant le prophète ? Il savait que ce qu’il disait était faux, la mort ne viendrait pas frapper à sa porte ce soir. Mais pourquoi, alors, avait-il soudain était pris d’une telle panique qu’il en fut obligé de partir en courant ? Est-ce que, au fond de lui-même, il ne croirait pas ce vieillard, et ces troublantes prédictions ?
- Non, se rassura-t-il. Je n’y crois pas. C’est n’importe quoi. Il faut être complètement fou pour accorder de la confiance aux paroles de ce type. La voyance, ça n’existe pas. Personne ne peut lire l’avenir, personne ne peut prédire les évènements. Personne.
Il s’empressa d’allumer un grand feu dans sa cheminée pour se réchauffer. Dans la maison, c’était comme si le temps s’était arrêté durant son absence, et qu’il fallait du temps pour que la vie revienne en ce lieu. Adan aurait aimé voir sa femme pour lui relater les évènements de la soirée, et aussi demander à son jeune fils ce qu’il avait fait au cours de sa journée, mais ils étaient tous deux sortis chez des amis et y passeraient la nuit.
Il s’installa dans le fauteuil et étira ses membres douloureux. Rester plusieurs heures à plusieurs mètres de haut sans bouger, puis galoper tel un cheval… Ses muscles lui tiraient affreusement. Il attendit de trouver une position qu’il jugeait confortable, et récupéra tranquillement en écoutant le bruit de la pluie qui martelait le sol et les carreaux. Sa maison n’était pas bien grande, mais elle lui plaisait. Il y en avait assez pour qu’une petite famille comme la sienne puisse y vivre correctement.
Alors qu’il était confortablement lové dans son sofa, les paroles du vieillard réintégrèrent sans prévenir son esprit qu’il était parvenu à apaiser.
« Elle viendra. La mort viendra, Adan. La mort. Ne rentres pas chez toi ! »
Les paroles du prophète s’entrechoquaient dans sa tête, bousculant les autres pensées pour prendre leurs places. Il ne servait à rien de tenter de les chasser, elles s’accrochaient à son âme comme des sangsues. Le brave homme tenta tant mieux que mal de faire le vide, de ne plus penser à rien. En vain. Il pencha sa nuque vers l’arrière et ferma les yeux. Le noir l’aida à chasser ces obscures idées de son esprit. Il resta étendu de la sorte pendant un long moment, à moitié allongé dans le fauteuil, laissant ses pensées vagabonder ailleurs que dans sa tête.

Il venait tout juste de frôler le sommeil lorsque quelque chose le réveilla en sursaut. Il bondit de la chaise et fit quelques pas inconscients dans son salon. Effrayé, il balaya la pièce du regard. Le feu crépitait dans la cheminée. Mais à part cela, tout était silencieux. En haussant les épaules, Adan envisagea l’hypothèse d’un mauvais rêve. Il paraissait que l’on se souvenait difficilement des songes lorsque l’on atteignait l’âge adulte. Du moins dans la plupart des cas. Il jeta un coup d’œil au dehors. La nuit devait être bien avancée, et l’obscurité était la plus totale.
Désormais bien réveillé, il décida de faire un peu de lecture et s’approcha de la bibliothèque lorsque quelqu’un (ou quelque chose) frappa à la porte. Il s’immobilisa, et la peur reprit possession de lui. Qui donc pourrait venir le voir à une heure pareille ? Puis il repensa à Whispe. Il aurait dû l’écouter. La mort était sans doute sur le seuil de sa demeure, et allait entrer d’une minute à l’autre pour l’emmener avec lui, au Royaume des Morts, des Oubliés.
De nouveaux coups furent portés à la porte. Elle était pressée. Mais Adan était totalement paralysé, et donc dans l’incapacité d’aller ouvrir . D’ailleurs, il n’avait pas vraiment l’intention de voir ce qui se cachait derrière.
Alors qu’il tentait vainement de contrôler les tremblements qui commençaient à l’envahir, la porte de bois vola en éclats dans un puissant et effrayant tourbillon. Adan voulut crier, mais aucun son ne parvint à sortir de sa bouche. Il avait une grosse boule dans le fond de la gorge, et un malaise insupportable s’empara de lui.
Ce n’était pas la Mort qui venait d’entrer chez lui. C’était bien pire…
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Messagepar Shoun » Sam Fév 23, 2008 11:20 pm

C’était comme si le blizzard s’était engouffré avec violence dans la demeure. La flamme du feu vacilla, les rideaux volèrent si haut qu’ils touchèrent le plafond, les vitres se brisèrent, les livres tombèrent de l’étagère qui fut violemment secouée, et elle manqua de s’ébranler à son tour. Mais surtout, cette atmosphère insoutenable qui régnait dans la pièce. Un froid intense qui pénétrait en Adan, s’imprégnait en lui, au plus profond de son cœur. Il était gelé, mais de l’intérieur. Comme si toutes les choses heureuses qu’il avait vécu s’évanouissaient en cet instant même. Ses souvenirs se transformaient en fumée et glissaient entre ses doigts maladroits qui tentaient, dans un élan d’espoir, de les rattraper.
Puis, la tornade s’évapora en une fraction de secondes. Plus aucun meuble ne tremblait, les rideaux retrouvèrent leur place initiale, le silence retomba. La buée noire se dissipa, laissant apparaître la visiteuse au centre de la pièce. Et Adan regretta de ne pas avoir écouté le vieillard.

La Mage Noire se tenait devant lui, menaçante, au milieu de son salon. Une violente bourrasque surgie de nulle part projeta le pauvre homme à terre. Il n’arrivait pas à détourner son regard de ces deux lueurs rouges qui le terrorisaient tant. Il ne trouva pas non plus la force de se relever, il n’en avait pas le courage. Il avait bien conscience que sa vie s’arrêterait au cours de cette nuit. Ce n’était plus qu’une question de temps.
Elle amorça un mouvement, et soudain, Adan retrouva l’usage de ses membres. Tel un enfant terrifié, il se recula le plus loin possible d’Elle, rampant au sol à la manière des araignées. Mais il ne tarda pas à rencontrer le mur, et vit dans l’impossibilité de s’échapper plus loin. Il était pris au piège dans sa propre maison.
Parfaitement calme, la Mage Noire eut un sourire amusé en voyant le simple effet que sa présence provoquait. Le villageois, recroquevillé, tremblait comme une feuille, n’ayant d’autre choix que d’attendre l’heure de sa mort. D’un pas lent et régulier, elle s’approcha de lui. Sa démarche était pesante, et ses talons claquaient bruyamment sur le sol. A chacun de ses pas, Adan se tassait de plus en plus sur lui-même, craignant l’instant où la distance entre Elle et lui deviendrait quasiment inexistante. Lorsqu’elle arriva devant lui, il leva son bras en signe de protection, comme un bambin l’aurait fait en guise de défense à un coup que l’on tenterait de lui porter.
Toujours sans prononcer un seul mot, Elle se baissa lentement jusqu’à ce que son visage soit se retrouve à la même hauteur que celui de l’homme pétrifié qui gisait à ses pieds. Sans qu’il ne comprenne pourquoi, et contre sa volonté, sa tête se tourna et son regard se plongea dans celui de la Mage Noire. Il voyait ses yeux, peut-être serait-ce la dernière chose qu’il pourrait regarder. De grands yeux noirs, parcourus de temps en temps par un éclair rouge, qui l’observaient fixement.
- Adan, murmura-t-elle finalement, avec une voix semblable à un sifflement. Je vous ai enfin trouvé.
Le villageois n’en pouvait plus. Cette tension qu’il avait à enduré lui était parfaitement insupportable. Le froid qui lui gelait les entrailles menaçait de faire exploser son cœur. Si Elle était venue pour le tuer, il voulait qu’elle le fasse tout de suite. Il ne désirait pas être torturé physiquement et psychologiquement. Il souhaitait mourir, maintenant. Adan se sentait minuscule, impuissant, face à la Tueuse la plus redoutée de tous les temps.
- Adan. Le poseur d’affiche, si je ne m’abuse. Le seul et l’unique du village. Ais-je raison ?
De grosses gouttes de sueur perlaient sur le front du pauvre innocent. Il n’arrivait plus à retenir les convulsions qui parcouraient son corps tout entier, et la peur lui tiraillait le ventre comme jamais elle ne l’avait fait. La Mage Noire ne semblait pas surprise face à ce comportement, et n’attendit donc pas de réponse. Elle poursuivit sur ce ton bas et si effrayant.
- J’imagine que c’est vous qui avez posé ceci.
Elle plaça alors sa main devant les yeux d’Adan, et se mit à remuer étrangement les doigts. Le poseur d’affiche était crispé par la terreur, et donc dans l’incapacité d’éprouver la moindre curiosité pour ce qu’elle était en train de réaliser. Il se contentait d’observer tout en essayant de se contrôler. Puis, lentement, de fines particules apparurent dans la paume de sa main, s’assemblant pour former un petit morceau de papier noir. Adan n’eut pas besoin d’y jeter un œil pour savoir de quoi il s’agissait. Il était convaincu que c’était un échantillon de l’affiche qu’il venait de poser qu’elle tenait dans sa main. Cependant, l’inquiétante couleur noire se trouvant de chaque côté attira son attention. Il parvint à se concentrer dessus, et constata qu’il avait été brûlé. Paralysé de frayeur, il leva les yeux vers la Mage Noire. Celle-ci, consciente qu’Adan avait bien identifié les traces de brûlures, expédia le morceau de papier en l’air d’un claquement de doigt. Il s’arrêta un peu au dessus de leurs têtes, et, d’un mouvement de poignet souple, Elle le fit consumer sans plus attendre, le réduisant à l’état de cendres, qui s’éparpillèrent sur le sol. Fière de la terreur qu’elle provoquait, elle savoura un instant ce moment, ravie de voir l’homme trembler comme une feuille et pousser de petits gémissements plaintifs. Mais elle n’avait pas la nuit entière devant elle, et cessa de perdre son temps. Elle l’attrapa par le col et le souleva sans aucun effort, bien qu’il fut plus grand et plus lourd qu’elle. Adan sentit la sueur dégouliner le long de son dos, et se retrouva debout, adossé contre le mur. Ses jambes n’étaient pas capables de le porter, mais la Mage Noire, la poigne ferme, le maintenait facilement en face d’elle.
- J’ai brûlé votre affiche avant de venir, lui dit-elle.
Chacun de ses mots le transperçait comme une lame de glace qu’on lui aurait enfoncée dans la peau jusqu’aux organes.
- Je dois avouer qu’elle ne me plaisait pas beaucoup. Et puis, il faut que vous sachiez que je n’ai pas le sang noir.
Pour prouver ce qu’elle venait d’avancer, elle retroussa sa manche, et, d’un coup d’ongle qui ressemblait plus à une griffe, s’ouvrit la veine du poignet. Seules quelques gouttes de sang apparurent, car l’entaille n’était pas profonde, mais elles suffirent à prouver au poseur d’affiche que le sang qui coulait dans ses veines était d’une couleur semblable au sien.
Elle l’avait lâché pour exécuter ce geste, et Adan avait failli vaciller et retomber au sol. Il avait dû plaquer ses mains contre le mur et faire preuve d’un effort surhumain pour se maintenir en place. Ses poumons oppressés par la peur l’empêchaient de respirer convenablement, et il éprouvait de plus en plus de difficultés à les remplir d’air.
- Je suis donc venue ici pour vous demander un service, Adan. Mais, en réalité, vous n’avez pas vraiment le droit de refuser. Ceci pourrait vous coûter la vie, ajouta-t-elle avec une pointe d’ironie.
Le villageois était autant terrorisé par l’idée de mourir tué par cette femme, ou de lui rendre un service. La Mage Noire n’avait pas envie d’être patiente ce soir, et comme le villageois ne semblait pas décidé à répondre, elle saisit sa gorge et resserra ses doigts sur sa peau. Adan laissa échapper une horrible plainte en sentant l’emprise de ses doigts glacés sur son corps.
- Pitié, la supplia-t-il sans réfléchir. Je vous en prie, ne me faites pas de mal. Ce n’est pas de ma faute, l’affiche… On me l’a envoyé, je ne vis que de ça, c’est mon travail, je ne savais pas que c’était mal, je l’enlèverai si vous le souhaitez, ne me tuez pas, je vous en supplie…
Elle approcha son visage du sien, et lui répondit en détachant chacun des mots.
- Mais qui vous dit que j’ai l’intention de vous tuer ? Je vous le répète, je suis venue vous demander un service. Ceci concerne en effet l’affiche.
Adan déglutit péniblement. Il avait l’impression que les doigts de la Mage Noire passaient au travers de sa peau et pénétraient jusqu’au plus profond de son âme, l’écorchant à vif. Elle accentua son étreinte et força l’homme à la regarder dans les yeux.
- Je vous laisse deux jours, Adan. C’est le temps que vous avez pour convaincre le Zenitium d’enlever toutes les affiches du Royaume. Je n’ai pas le temps de m’en charger, j’ai d’autres choses plus importantes à faire. Prenez-y vous de la manière que vous le souhaitez. Mais faites-moi disparaître ces choses immondes avant quarante-huit heures. Je viendrai vous voir personnellement pour savoir si vous avez réussi. Ne vous inquiétez pas pour l’endroit, ni pour l’heure, je vous retrouverai. »
Sur ces paroles, elle lâcha le cou d’Adan, qui, ne tenant plus, s’écroula au sol. Il eut tout juste le temps de voir la Mage Noire disparaître dans un nuage de fumée noire. Puis, sa vue se brouilla, la tête lui tournait horriblement. Quelques secondes plus tard, il avait perdu connaissance et gisait sur le sol, inconscient.

Lorsqu’il reprit ses esprits, le jour était en train de se lever. Instinctivement, il regarda vers le centre de la pièce, là où Elle s’était tenue auparavant. Il fut plus que surpris de voir qu’aucune vitre n’était brisée, que la porte était intacte, les livres correctement rangés sur les étagères. Rien n’indiquait que la Tueuse n’était venue dans sa demeure.
Adan aurait bien volontiers cru à un mauvais rêve, seulement les restes de l’affiche qui traînaient encore au sol non loin de lui l’en empêchèrent, et lorsqu’il porta la main à son cou, il y découvrit de profondes coupures là où la Mage Noire avait enfoncé ses ongles dans sa chair. Et, lorsqu’il parvint enfin à décrisper les poings, il s’aperçut qu’il y avait un petit morceau de parchemin dans l’un d’entre eux. En le dépliant, ses craintes se confirmèrent lorsqu’il lut ces deux mots, qui confirmaient que les évènements qui s’étaient déroulés cette nuit étaient bien réels. D’une fine écriture légèrement inclinée vers la droite, ces mots simples mais qui voulaient tout dire à la fois étaient inscrits à l’encre noire.
« Deux jours. »
Et Adan frissonna, mais cela n’avait rien à voir avec ce que la Mage Noire lui avait demandé d’accomplir. Il frissonnait car il venait de se souvenir que, dans son sommeil, il avait senti une main prendre la sienne et y glisser quelque chose de plat et lisse. Une main glacée, qu’il n’oublierait jamais. La sensation qu’il avait éprouvait lorsqu’il était entré en contact avec Elle resterait à jamais gravé au plus profond de lui-même.
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Messagepar becdanlo » Mar Mar 04, 2008 9:56 pm

Ouf! Je te verrai bien écrire un thriller... tant la scène que tu décris dans la maison du colleur d'affiche est saisissante!

Bon, je vais arrêter de sortir des superlatifs à propos de tes écrits :lol: ... mais au point où tu en es, je te proposerai bien de déposer un de tes chapitres chez TNN Cie. Ce n'est pas que j'ai envie que tu nous quittes...j'espère même que tu vas continuer à poser tes chapitres ici... mais j'ai la conviction que tu pourrais faire encore plus de progrès après être passée là-bas. A mon avis, ça te ferait même gagner du temps, en évitant une grande part de réécriture après!
TNN c'est ici:

http://tnncie.aceboard.fr/

Tu t'inscrits comme dans n'importe quel forum... et tu demandes aux maitres des lieux (Bulles ou Sind) l'accès aux "Obsessions Textuelles" pour y déposer ton roman dans "Chapitres d'oeuvres".

Ton texte sera lu et commenté... en contrepartie il est d'usage de corriger un texte d'un autre membre. Çà tombe bien, Lyra vient d'arriver et elle a le même âge que toi :lol:

à bientôt (oui, j'y suis aussi là-bas)

bec'
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Messagepar Shoun » Mar Mar 04, 2008 10:35 pm

Ca m'a l'air fort intéressant !

Je vais de suite y jeter un coup d'oeil.

Et oui, je continuerai à poster, vos avis et conseils de "grandes personnes" me sont forts utiles ;)



Euh, sinon... un thriller ? Why not :)
Mais je vais déjà essayer de finir mon livre :roll:
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Messagepar MarcFenek » Mer Avr 02, 2008 11:14 am

Un peu en retard, le fennec. :oops:

Bravo pour l'ambiance -- c'est important, l'ambiance. :pitie:

Petit bémol : essaie de soigner la grammaire -- juste une petite relecture rapide avant de poster --, il y a des gens que ça perturbe (à moins que je sois le seul ?).
C'est paradoxal que je dise ça alors que, ayant été pion pendant quatre ans, je suis bien placé pour savoir que t'es plutôt déjà largement au-dessus de la moyenne orthographique des élèves de seconde actuels (j'ai des devoirs de colle qui peuvent le prouver)... Mais bon, en d'autres temps, j'avais pour signature : «pinailleur de l'extrême».

Globalement, je pense qu'il y a aussi quelques petits trucs à revoir dans l'articulation de certaines phrases. Exemple :
Citation:
Si Elle était venue pour le tuer, il voulait qu’elle le fasse tout de suite. Il ne désirait pas être torturé physiquement et psychologiquement. Il souhaitait mourir, maintenant

On a des propositions juxtaposées, courtes, rythmées, portées par des mono- et dissyllabes : muy bien. Et au milieu, désirait, physiquement et psychologiquement, une proposition longue équipée de mots complexes qui casse le rythme du passage.

Certes, ce sont des détails, mais justement : la qualité de l'atmosphère fait que l'on aimerait éviter ce genre de détails. :wink:

Sinon, j'ai eu une impression de déjà vu à l'arrivée de la mage : ça aurait pas un rapport avec un détraqueur dans un train ?
Dieu créa l'homme. Puis, Elle se dit : «Je peux faire mieux !»
Et Elle créa la femme.
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Messagepar Shoun » Mer Avr 02, 2008 1:16 pm

Merci pour tes conseils ;)

Ca te fait penser à Harry Potter ? Oui, maintenant que tu le fais remarquer, il est fort probable que je m'en sois inspirée sans même m'en rendre compte ^^
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